Faudrait-il rendre publiques les prises de position respectives des membres du collège gouvernemental dans les séances du Conseil fédéral? C'est la proposition avancée vendredi à Buchs par Christoph Blocher, à l'occasion de ses cent jours. Savoir quel membre du Conseil fédéral a défendu quelle position, c'est précisément ce à quoi s'attachent les médias, semaine après semaine, et pas toujours avec un total insuccès. Les temps ont, à cet égard, bien changé depuis les années 80. François Landgraf, qui avait été conseiller personnel de Georges-André Chevallaz avant de prendre le secrétariat général du Département des finances, le déplorait encore récemment dans les colonnes du Temps. «Si je vous attrape en patent délit d'indiscrétion, c'est la porte!» avait promis le radical vaudois à ses proches collaborateurs.

Les choses ne se passent plus tout à fait de cette façon, même si les médias se font peut-être quelques illusions. «On ne sait pas aussi souvent qu'on le croit quelles sont les positions des membres du Conseil fédéral, les cas où l'on croit savoir sont survalorisés et l'on n'est jamais tout à fait certain de connaître la vérité», avertit un bon connaisseur des coulisses du Palais fédéral. Dans la réalité, les indiscrétions sont distillées de façon subtile et rarement sans arrière-pensée. Elles font partie des instruments à la disposition des conseillers fédéraux, ou de leur entourage, pour montrer leur différence, faire connaître leur position avant l'établissement d'un compromis ou lancer une idée. L'idée de Christoph Blocher est bien différente, en ce sens qu'elle veut avoir recours systématiser à ce procédé.

Cette proposition est bien évidemment accueillie avec faveur dans les rangs de son propre parti. Cela permettrait, affirme le porte-parole de l'UDC, de rendre plus compréhensible pour la population le fonctionnement du Conseil fédéral. Le peuple, commente Yves Bichsel, a le droit de savoir comment fonctionne le Conseil fédéral, plus précisément de savoir quelles positions prennent réellement les élus démocrates-chrétiens et radicaux, soupçonnés de trahir le camp bourgeois auquel ils affirment appartenir. La proposition de Christoph Blocher éveille également quelque intérêt dans les rangs socialistes, où certains aimeraient voir leurs conseillers fédéraux affirmer plus ouvertement et plus crânement leur différence. Le Vaudois Pierre-Yves Maillard y salue même un moyen de hâter le passage à un système d'alternance, puisqu'une telle pratique accentuerait la polarisation et rendrait le système de consensus encore plus impraticable qu'il ne l'est actuellement.

Le porte-parole du PS, Jean-Philippe Jeannerat, est bien loin de partager cet avis. «Il y a au sein du Conseil fédéral, relève-t-il, des arbitrages délicats qui ne sont pas toujours compréhensibles dans l'immédiat, des positions nuancées qui ne sont pas faciles à communiquer». Les conseillers fédéraux, relève-t-il, n'ont pas, comme les parlementaires, de comptes à rendre au peuple. Ils seraient amenés à anticiper les effets de leur prise de position. Cette forme de publicité affaiblirait la position des conseillers fédéraux minoritaires dans les périodes difficiles, ils auraient de la peine à justifier auprès des militants le fait d'appuyer tactiquement une solution de compromis. «Les trois qui ont perdu, ajoute-t-il, ne sont pas toujours entièrement opposés à la solution des quatre qui ont gagné.»

La proposition de Christoph Blocher provoque un rejet total chez les radicaux. Chaque conseiller fédéral serait forcé de défendre jusqu'au bout les positions de son parti, et les partis feraient monter la pression sur leurs conseillers fédéraux, relève Guido Schommer. Ce serait tout à fait contraire au fonctionnement d'un gouvernement collégial, ce serait même la fin de la concordance à la Suisse, affirme le secrétaire général du PRD.