Puces de canard, la quête du subterfuge

Parasite Fléau estival, la dermatite cercarienne fait des ravages durant la canicule

Comment l’éviter? Enquête, en attendant… les méduses lémaniques

Canicule ou pas, Gian n’ose plus remettre un pied dans le lac. Ou alors à reculons, pétri d’angoisse et du bout des doigts, dûment croisés pour conjurer le sort.

Il faut dire qu’elles n’ont pas été tendres avec lui, dimanche, devant la plage de la Nymphe, à Collonge-Bellerive (GE). Fin de baignade familiale par 37 degrés à l’ombre, il sort de l’eau et sent qu’il se passe quelque chose. Une heure plus tard, ses craintes se confirment: le Genevois de 36 ans est entièrement moucheté. Des centaines de petits boutons rouges sur le torse, le ventre, le dos, les bras. Les puces de canard s’en sont donné à cœur joie et le cauchemar commence: trois jours de démangeaisons infernales, les ongles coupés à ras pour ne pas être tenté de s’arracher la peau. Puis une bonne semaine de chemise à manches longues, histoire de ne pas effrayer les enfants avec sa peau de crocodile. Promis, on ne l’y reprendra plus.

L’agresseur, qui ne compte plus le nombre de ses victimes en cette année de records de chaleur, est une larve microscopique, issue d’un ver parasite du canard. Evacuée au stade d’œuf dans les selles du volatile, elle colonise les mollusques aquatiques sitôt après son éclosion. Devenue cercaire – c’est son petit nom –, la petite bête qui gratte quitte son hôte dès que la température de l’eau monte. Objectif: boucler la boucle et retrouver un canard hospitalier pour se loger sous son épiderme. Problème: la cercaire peine à faire la différence entre un canard et un baigneur. Quand elle choisit le second par mégarde, elle se love sous sa peau mais échoue à en franchir les couches supérieures. Dans l’impasse, elle meurt, provoquant réaction allergique, boutons et rougeurs.

Chaque année, la fâcheuse fait tourner son monde en bourrique. Journalistes, biologistes, autorités sanitaires, tous s’échinent à cerner ses habitudes, à cartographier son potentiel de nuisance. Et tous finissent par s’épuiser, au pied d’une triste évidence: les puces de canard n’en font qu’à leur tête, impossible de prédire leur présence avec certitude, et encore moins leur absence.

Pas question, pour autant, de laisser Gian macérer dans l’angoisse. Comment lui assurer un plongeon certifié sans puces? Détermination en bandoulière, Le Temps est parti sur la piste de la cercaire, à la recherche de la martingale.

Premier obstacle, on l’a dit, la relative impuissance des scrutateurs officiels du Léman. Lesquels en sont réduits, faute de systématique infaillible, à dresser l’inventaire des conditions optimales de prolifération du fléau: «Une température de l’eau supérieure à 20 degrés, un milieu plutôt stagnant et peu profond, la présence de plantes aquatiques auxquelles s’agrippent les mollusques et, bien sûr, l’abondance de canards», résume Sophie Lavigne, biologiste au Service de l’écologie de l’eau de l’Etat de Genève.

La dermatite cercarienne (c’est le nom scientifique de l’affection pucière) se révélant toujours bénigne, l’affaire n’est pas un enjeu de santé publique, parole de médecin cantonal. Conséquence: Sophie Lavigne et son équipe n’ont pas pour mandat de répertorier les zones à risque, ni de mesurer l’évolution du phénomène dans le temps ou dans l’espace.

A ce stade de l’enquête, le baigneur apeuré ne peut donc que suivre quelques conseils sommaires: préférer la nage en eau vive ou les eaux plus froides du large et éviter de jeter du pain aux canards. Une prophylaxie intuitive qui vaut ce qu’elle vaut. «Eviter les conditions optimales de prolifération n’est pas une garantie, soupire Sophie Lavigne. Nombre de baigneurs nous rapportent avoir été piqués au large ou en eau froide. C’est donc toujours un peu la loterie…»

Dans tous les cas, un geste se révèle souvent salutaire, ex post : «Bien se doucher en sortant de l’eau et surtout se frotter vigoureusement avec un linge, avance le Vaudois Eric Raetz, inspecteur cantonal des eaux. C’est vraiment le frottement du linge qui permet de se débarrasser des puces.»

Inutile, enfin, de tenter de repérer la menace à la surface avant de sauter à l’eau, «les larves sont incolores et minuscules, invisibles à l’œil nu», regrette Sophie Lavigne. Au-delà des conseils de base, la biologiste invite dès lors les estivants à «se montrer philosophes et à faire avec, en se souvenant que le lac est un milieu naturel, pas une piscine.»

Gian étant davantage en quête de sérénité aquatique que de résignation philosophique, notre enquête se poursuit. Sur les rives du lac d’Annecy, d’abord, dont les gestionnaires ont choisi de saisir l’abomination par les cornes. Depuis plusieurs années déjà, le Syndicat mixte du lac d’Annecy (SILA) promène de drôles d’engins amphibies devant les plages les plus fréquentées. Equipées de herses, ces machines griffent le fond de ces eaux peu profondes pour détruire les mollusques, hôtes intermédiaires de l’ennemi urticant. Jumelée à un effort de régulation de la population à plumes, l’expérience aurait porté ses fruits, promet le SILA: «L’efficacité de cette méthode a été mesurée grâce à un suivi scientifique réalisé depuis 2005. Les densités de mollusques sont réduites de 80 à 90% à la suite des interventions, ce qui contribue à diminuer le risque de piqûres pour les baigneurs.»

Les esprits chagrins souligneront que l’arsenal déployé par les Annéciens – qui ne va certainement pas sans dommages collatéraux sur l’écosystème – ne les a pas mis à l’abri, en 2013, du dernier pic de puces de canard. Mais avec un nombre d’attaques réduit à quelques centaines par année, contre quelques centaines par jour et par plage il y a 15 ans, Gian et sa petite famille pourraient bien être tentés de faire le voyage.

En dernier recours et pour vraiment tout savoir, il leur reste une option: traverser l’Atlantique et rallier la région des Grands Lacs, où le biologiste américain William Walter Cort identifia le mal pour la première fois en 1928. C’est sur la base de ses études qu’un autre scientifique proposa, en 1939, un traitement de choc: asperger les lacs au sulfate de cuivre pour limiter la population des mollusques. Une méthode appliquée dans le Michigan pendant des décennies, jusqu’à ce que les autorités réalisent qu’en plus d’être très polluante, la technique était d’une efficacité douteuse, les mollusques s’accoutumant au poison avec le temps.

Mais, outre-Atlantique, ces années de lutte auront permis de faire progresser le dossier. Les connaisseurs y prodiguent un conseil inédit sous nos latitudes: observer le sens du vent. Quand il souffle de la côte vers le large, le risque de piqûre serait moins important. Au bord du Léman, les baigneurs auraient donc intérêt à attendre les vents thermiques de fin de journée pour se jeter à l’eau? «C’est possible, hésite Eric Raetz. En tout cas, ça vaut la peine d’essayer.» C’est aux Etats-Unis toujours, dans le Wisconsin, qu’aurait été développée la vraie martingale. Son nom: le Swimmer’s Itch Guard , une pommade grasse garantie sans dommages pour l’écosystème et qui empêcherait les puces de canard de s’accrocher à l’épiderme humain. Certifié efficace à 100% (!), le pot d’antidote est vendu 14,95 dollars sur Internet. Au point où en est Gian, un essai ne pourra pas lui faire de mal, même si le Service genevois de l’écologie de l’eau l’écrit noir sur blanc: «Aucune crème répulsive n’est reconnue comme réellement efficace.»

Quoi qu’il en soit, si la canicule devait se poursuivre, la peur des puces de canard pourrait bien s’effacer devant une autre menace: le retour de la méduse lémanique. «C’est un phénomène très rare, mais ça s’est produit en 2003 dans le lac de Neuchâtel, se souvient Eric Raetz. Ces méduses lacustres sont cachées au fond de l’eau et se multiplient quand celle-ci devient très chaude. Cette année, ça pourrait se produire, je le crains fort!» Qu’on se rassure: ces méduses sont elles aussi toutes petites. Mais elles piquent quand même. Gian n’est donc pas au bout de ses peines.

Quand le vent souffle de la côte vers le large, le risque de piqûre serait moins important, ont observé certains