Langues

«La puissance d’apprentissage des enfants est extraordinaire»

Pour Rosanna Margonis-Pasinetti, responsable de la didactique des langues à la Haute Ecole pédagogique de Lausanne, repousser la seconde langue étrangère au secondaire est une «solution de facilité»

La controverse sur les langues à l’école s’est ravivée en Suisse alémanique. Les campagnes de votation, comme celle qui s’est conclue dimanche à Nidwald par le maintien du français au primaire, suscitent des affirmations catégoriques sur l’enseignement de ces disciplines. Quel regard les pédagogues portent-ils sur ces confrontations politiques? Le Temps a posé la question à Rosanna Margonis-Pasinetti, responsable de l’unité Didactique des langues et cultures à la Haute Ecole pédagogique (HEP) vaudoise.

Le Temps: Un résultat comme celui de Nidwald vous réjouit-il?

Rosanna Margonis-Pasinetti: Comme professeure dans un contexte francophone, je ne peux que me réjouir que notre langue continue à être enseignée selon les dispositions intercantonales en vigueur. Mais pour mon équipe et moi, l’essentiel est que les langues nationales et l’anglais aient leur place à l’école. Nous sommes formateurs, nous ne faisons pas de politique. Donc je ne vais pas vous dire: «Youpi, le français a gagné!»

– L’objectif d’HarmoS est d’enseigner deux langues au niveau primaire. Est-ce une grande ambition pédagogique ou le simple résultat d’un compromis politique?

– Je suis convaincue que c’est pédagogiquement valable. La surcharge dont les élèves pourraient souffrir ou les inconvénients pour l’apprentissage de la première langue n’ont pas été démontrés. L’apprentissage des langues est un plus pour l’apprentissage tout court. Bien sûr, il faut une didactique adaptée aux enfants et c’est là-dessus que les diverses parties du pays devraient centrer leurs efforts.

– Certains relativisent aujourd’hui les mérites de l’apprentissage «précoce»…

On apprend bien à tout âge, mais différemment. Il serait ridicule de dire qu’on ne peut rien faire plus tard, mais dans le système scolaire que nous connaissons il est important de commencer tôt. Cela permet de développer l’apprentissage harmonieusement. Ce qui est aussi une manière d’éviter la surcharge des élèves… en fin de scolarité. L’enseignement primaire donne beaucoup de place aux éléments ludiques. Il profite de la spontanéité des élèves. Adolescents, ceux-ci seront plus analytiques mais auront aussi plus de retenue ou de peur de s’exprimer. A la HEP vaudoise, nous avons trois types de formation pour l’enseignement des langues: pour le primaire, le secondaire I et le secondaire II.

– Enseigner les langues au primaire favorise-t-il l’égalité des chances?

– Je n’aime pas beaucoup cette expression, étant convaincue que tout le monde garde toujours sa chance. Disons qu’il y a une cohérence verticale de la scolarité. Ce qui est enseigné au primaire est un socle commun dont tout élève peut profiter quelle que soit son évolution ultérieure. C’est valable pour toutes les branches, on ne commence pas les mathématiques à 12 ans!

– L’accord intercantonal de 2004 prétend obtenir à la fin de la scolarité obligatoire le même niveau de maîtrise de deux langues «étrangères». Peut-on y arriver avec un enseignement dispensé sur plusieurs années de moins?

– Personne ne peut répondre à cette question! Le système harmonisé est toujours en cours de mise en place, nous ne disposons d’aucune mesure. Les standards nationaux sont en train d’être testés. Une idée pédagogique sous-tend cet objectif d’égalité de résultats: la première langue étrangère sert de chasse-neige pour l’autre. Dans le cas romand, l’apprentissage de l’anglais profitera du savoir-faire acquis avec l’allemand. Une langue, ce n’est pas que des connaissances en vocabulaire et en grammaire, mais tout un savoir-faire à acquérir dans une confrontation avec une autre réalité culturelle. Cela demande du temps. Les horaires scolaires offrant des possibilités très limitées d’aménagement, le mieux est de répartir la dotation en heures sur toute la scolarité.

– Enfant, au Tessin, vous parliez le dialecte à la maison. Le dialecte justifie-t-il en Suisse alémanique une façon différente de voir les choses?

– Pas fondamentalement, je crois. La langue de l’école est de toute manière une langue étrangère, ou disons un registre de langue autre que celui que l’on parle à la maison. Et il ne faut pas sous-estimer l’extraordinaire puissance d’apprentissage des enfants, si la pédagogie est adaptée. Les enfants n’abordent pas spontanément une langue sous le clivage «c’est facile» ou «c’est difficile», alors ne le leur mettons pas dans la tête.

– Ne serait-il pas souhaitable que Romands et Alémaniques se parlent davantage, même si c’est en anglais?

– Cela me paraît artificiel, cela nous fait sortir de ce que nous sommes. Il y a une solution bien meilleure: que chacun parle sa langue et s’efforce de comprendre celle de l’autre. Cette parité dans l’effort dynamise énormément l’apprentissage et fait bien fonctionner les groupes.

– L’enseignement du français est souvent perçu en Suisse alémanique – comme ici celui de l’allemand – comme trop formel et inhibant, par rapport à celui de l’anglais. Est-ce justifié?

– Effectivement, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, la pédagogie et la didactique de ces deux langues étaient axées sur l’erreur et induisaient cette idée. C’est la pédagogie de l’anglais qui a amené une approche plus ludique, plus légère et plus valorisante dans la pédagogie de nos langues nationales, qui en ont beaucoup profité. Aujourd’hui, il y a certes toujours des enseignants formés à l’ancienne, mais je crois que nous avons aussi affaire à une représentation qui a la vie dure.

– Votre avis de didacticienne sur le débat sur les langues à l’école?

– Ecarter une difficulté lorsqu’elle se présente, c’est la solution de facilité. Reporter la seconde langue étrangère en secondaire, c’est refiler la patate chaude, en laissant encore moins de temps, ce qui est pire! Comme pédagogues nous devons nous entraider, profiter de l’expérience des autres et renforcer nos collaborations. Et pour améliorer nos échanges, commençons par la langue du voisin. Ceci est une remarque toute personnelle!

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