La Suisse laboratoire politique (3/5)

Pully, une petite ville très intelligente

La commune vaudoise se distingue à l’échelle suisse comme un modèle de «smart city». Elle a réalisé divers projets exploitant le numérique pour améliorer la vie de ses 18 000 habitants

Tout au long de cette année des 20 ans, Le Temps a traité plusieurs causes. La septième et dernière concerne le laboratoire politique helvétique. Depuis quelques années, le pays peine à mener à bien de grandes réformes se multiplient, tandis que la classe politique est prise de vitesse par la société civile et les réseaux sociaux.

Toutefois, le système suisse garde des atouts. Génie du fédéralisme, les nouvelles idées peuvent être testées au niveau communal ou cantonal avant d’être étendues au reste du pays. Nous explorons ces pistes durant cinq semaines.

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D’un côté, Singapour, modèle par excellence de smart city, qui mise sur les véhicules autonomes et un système de circulation payante dont le prix varie selon la densité du trafic. De l’autre, la commune vaudoise de Pully, qui n’a certes pas les ambitions singapouriennes, mais se profile néanmoins comme une ville intelligente pionnière à l’échelle suisse.

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Voilà trois ans que la localité de 18 000 habitants a démarré son concept Smart City, auquel un site est dédié depuis fin septembre. C’est en constatant qu’elle avait réalisé ou planchait sur plusieurs «chantiers numériques» que la ville a décidé de les mettre en valeur. «On nous jalouse un peu, car nous avons rapidement mis en œuvre plusieurs projets malgré notre petite taille», raconte Thierry Lassueur, chef de service à la Direction des travaux et des services industriels de Pully.

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De la mobilité à l’eau potable

La vingtaine de projets touchent des domaines très variés, de la mobilité à l’eau potable, en passant par les loisirs et l’administration. Point commun: toutes ces initiatives s’appuient sur le numérique pour rendre la ville plus durable et faciliter les services à la population. Bref, ils doivent améliorer la qualité de vie des Pulliérans.

On peut désormais acheter son entrée à la piscine en ligne, pour éviter la file, tout comme le vin et le bois de la commune. La «digitalisation» permet aussi d’encourager les démarches participatives citoyennes et de mettre en lien personnes âgées et bénévoles. Offres d’emploi de la ville et candidatures sont numérisées, ainsi que les demandes pour un permis de fouilles. La commune a aussi créé un site qui cartographie tous ses chantiers de smart city.

D’autres sont davantage utiles à l’administration elle-même, comme la gestion à distance des bâtiments communaux. Grâce à une régulation thermique automatisée, l’économie d’énergie a atteint 30%: le système signale lui-même par e-mail toute anomalie qu’il détecte. L’eau potable est désormais mieux gérée grâce à un logiciel qui rassemble toutes les données sur les canalisations. Partagé par plusieurs villes romandes, cet outil de visualisation et d’exploitation nommé Qwat sert à contrôler aisément l’état des conduits.

Un observatoire qui attise la curiosité

Un projet qui a beaucoup fait parler et suscite un intérêt loin à la ronde, c’est l’«observatoire de la mobilité». Pully a été invitée à le présenter à un grand rendez-vous européen pour la recherche et l’innovation en 2016 aux Pays-Bas. Né d’un partenariat avec Swisscom, il a servi de catalyseur au concept pulliéran de la Smart City.

D’un côté, Swisscom qui cherche à monétiser ses données; de l’autre, Pully qui veut réaménager son centre pour le rendre plus attractif. Ni une ni deux, la localité prend le risque de sauter dans le train du big data, entrevoyant une opportunité d’utiliser à bon escient les informations numériques – anonymisées. Concrètement, lorsqu’un abonné se connecte à une antenne-relais de l’opérateur à Pully, les traces qu’il laisse permettent de voir en temps réel ses déplacements en ville.

Si Zurich, Genève et Fribourg se sont aussi prêtées au jeu, la ville vaudoise souligne «le culot» d’une petite localité comme Pully de travailler avec Swisscom, le plus grand opérateur du pays avec 60% de part de marché, qui recueille chaque jour 20 milliards de traces sur ses antennes. C’est avant tout l’usage de ces données qui est innovant, ajoute Alexandre Machu, le responsable communal de la mobilité. Il ne s’agit pas que de disposer de jolies infographies, mais surtout de les mettre au service de la collectivité.

Pour que ses espaces publics soient adaptés de manière optimale à la mobilité, la commune est en train d’affiner les données de Swisscom, qui ne reflètent qu’une partie des usagers et ne différencient pas les modes de transport. Des capteurs routiers et piétons ont été ajoutés afin d’observer encore plus précisément la circulation en ville.

Un logo mérité…

Pour Nadia Privet, présidente de l’association locale des commerçants et conseillère communale (Union pulliérane), c’est grâce à l’observatoire de la mobilité que la ville mérite son logo smart city: «Ce projet a démontré l’application directe et intelligente du numérique, dit-elle. C’est un atout géant pour les urbanistes.»

Une partie des habitants sont néanmoins réticents face à l’utilisation de leurs données, même si celles-ci sont anonymisées, souligne Nadia Privet. A ses yeux, les autorités n’ont pas assez communiqué à ce sujet.

Ces dernières estiment en revanche que le big data favorise les échanges avec la population. Avec la numérisation des demandes de permis de fouilles, par exemple, les employés ont désormais davantage de temps pour donner des conseils. «Paradoxalement, le numérique peut être bénéfique au contact humain dans notre relation aux usagers», résume Thierry Lassueur.

… mais pas toujours compris

Partisane du guichet virtuel, Nadia Privet salue le fait que l’ensemble des projets de Pully réduisent l’empreinte écologique et permettent un gain en efficacité. Toutefois, le tout numérique exclut une frange de la population, comme les personnes âgées. «Elles n’ont aucune idée de ce qu’est une smart city et n’ont souvent pas les bases techniques.» «Tout faire en un clic n’est pas toujours la bonne solution», dit Ingrid Froidevaux, 75 ans, membre de l’association de quartier Mosaïque de Pully Nord. Le projet Smart City est peu évoqué au sein de l’organisation, ce qui s’explique sans doute par le fait que nombre de retraités n’ont pas internet.

Ingrid Froidevaux n’en estime pas moins que Pully doit continuer sur sa lancée, car le numérique est aussi un outil d’avenir pour les seniors. Ces derniers, qui représentent un quart de la population communale, disposent d’une plateforme sociale qui les met en contact: rencontres, programmes culturels et sorties y sont répertoriés. Le syndic Gil Reichen est conscient du risque de «fracture numérique», une problématique qu’il juge centrale.


6e Congrès National Smart City

Pully s’illustre également comme modèle de ville intelligente en Suisse en accueillant le 4 décembre prochain le 6e congrès national Smart City. La commune se présentera, parmi d’autres exemples nationaux et internationaux, avec un exposé intitulé «Les pouvoirs secrets des petites villes».

L’expression «smart city» est apparue à l’aube des années 2000. Elle traduit l’idée d’une ville qui tire profit des technologies liées au numérique pour améliorer la qualité de vie de ses habitants dans des domaines comme l’énergie, l’urbanisme, la mobilité, la consommation ou l’administration. Au lieu de rester spectatrices des changements causés par la numérisation, ces collectivités s’approprient les outils technologiques pour repenser leurs infrastructures de manière intelligente et durable.

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