Il n’en reste en général plus que deux, jusqu’à la tombée de la nuit. Faisant bien sûr semblant de ne pas être là, tout en lançant des œillades au client potentiel. Moins nombreux, ils se font aussi plus discrets. L’époque des adresses au passant («Salut chef!» et ses variantes) semble révolue. Dans cette zone de Lausanne, depuis l’initiative policière censée combattre la vente de drogue dans les rues, les dealers paraissent refluer. Pour un temps?

Quartier de Saint-Roch, au nord de la place Chauderon. Le long de l’avenue de Beaulieu qui, chaque année au seuil de l’automne, conduit les Vaudois en transhumance au Comptoir suisse. A Saint-Roch s’alignent des bâtiments locatifs dont les occupants reflètent peu ou prou la population lausannoise: parmi eux, nombre d’étrangers et de retraités. Dans ces rues, celle de Saint-Roch et le chemin du Frêne en parallèle, puis Pré-du-Marché qui grimpe vers Vinet, on parle aussi portugais ou arabe, et les matins appartiennent aux aînés pliés sur leur sac à roulettes. Créatrice de la boutique Sortie de secours, au début de Saint-Roch, la costumière Isabelle Boucharlat résume: «Hormis le fait que le centre de Lausanne, dans le triangle Riponne-Palud-Saint-Laurent, est trop cher, j’ai voulu venir ici car j’aime cette rue, sa mixité, sa diversité.»

Le reflet de la vivacité du marché sur Chauderon

Depuis deux ans environ, le quartier abrite de nouveaux hôtes: les dealers. Leur arrivée reflète la vivacité du marché de la drogue sur la place Chauderon. Le deal déborde sur les paisibles rues voisines. L’installation du commerce clandestin se fait de manière méthodique, ce qui ne manque pas de frapper les riverains. Les vendeurs tiennent leur coin de rue. Rivés à leur portion d’espace public. Avec ces présences, depuis un petit décrochement de la rue Saint-Roch menant à la rue de l’Ale jusqu’aux angles Cèdres-Frêne et Cèdres-Saint-Roch, on a pu dénombrer une douzaine de vendeurs inamovibles, qu’il pleuve ou qu’il neige. S’interpellant, parfois, entre eux, et pendus au téléphone. Sans aucune marchandise sur eux, il va de soi: la procédure est rodée, depuis la prise de contact jusqu’à la transaction finale, avec un produit puisé dans des caches avoisinantes. L’auteur de ces lignes, qui vit dans les parages et qui se gave de séries TV, lève un sourcil: toutes proportions gardées, cette organisation locale du commerce ressemble trait pour trait à celle des quartiers de Baltimore vue dans The Corner, la série de David Simon, matrice de The Wire (Sur écoute).

Passé cette confusion de la fiction et du réel, le quartier s’embrase, un peu. Même si les idiomes se télescopent dans les kiosques de la rue, on évoque ces intrusions. Un petit vieux du coin prend l’habitude de se poser sur le rebord d’une barrière vers la bibliothèque des Cèdres, pour lancer des invectives racistes aux vendeurs. A ses pieds, son chien de poche aboie.

Le cas central, l'école

Situation plus sensible: la rue Saint-Roch possède son école, avec ses élèves de 10 à 15 ans. Un vieux collège classé à l’inventaire historique, garni d’entrées aux frontispices de pierre qui, dans un temps si lointain, canalisaient garçons et filles, séparément. Et doté de sa vaste cour au sud, vers la rue de la Tour. Or, les vendeurs clandestins se postent à l’angle d’une ruelle jouxtant le collège. Philippe Nicollier, le directeur de l’établissement primaire et secondaire de Villamont, qui comprend Saint-Roch, raconte: «Disons-le, nous n’avons jamais eu de problèmes cruciaux de dealers qui auraient vendu dans l’école. Ce n’est pas un public cible pour eux.»

Mais les parents s’inquiètent, surtout que la cour de l’école est parfois traversée par des hôtes plus âgés… Le sujet est évoqué durant des réunions de la commission d’établissement. On y élabore une idée simple: d’entente avec la Ville, on ferme deux accès à la cour par le sud. «Nous en avons fait un espace clos. Ainsi, les gens hésitent, car la cour est devenue une souricière, ils n’auraient plus de possibilité de fuite», illustre Philippe Nicollier.

Quand les policiers arrivent

Ce printemps, changement d’ambiance. Après les annonces médiatiques, viennent les policiers. De manière plus fréquente, arrêtant ponctuellement les trafiquants, surtout de nuit. Le jour, ils laissent leurs voitures en évidence, et c’est la traque aux cachettes: le dessous des containers, les soupiraux, les quelques buissons accessibles à la ronde… La désorganisation des contrôleurs de coins de rue devient visible. Manifestement, leur quadrillage s’élargit, n’obéissant plus à la logique qui prévalait jusqu’ici. L’effectif diminue.

Après l’été – même les dealers ont leur trêve –, la rentrée marquait le grand test. «Est-ce lié à ces mesures?» se demande Isabelle Boucharlat. «Mais on sent qu’il s’est passé quelque chose. On en voit beaucoup moins. J’imagine qu’ils sont allés ailleurs…» Un kiosquaire confirme, le directeur d’école aussi: «Nous voyons bien que le quartier est moins touché qu’il y a quelques mois. Ces zones de deal se déplacent.»

Le 31 août dernier, un samedi, Saint-Roch était bouclée. A l’occasion du premier vide-greniers de quartier, organisé par le collectif Vinet-Beaulieu dont fait partie la costumière de Sortie de secours. C’était, dit-elle, «une initiative pour faire du bien aux gens qui vivent ou travaillent dans cette rue. Et répondre à sa mauvaise image.»