Didier et Pascal sont inspecteurs à la police cantonale genevoise. L'arme de service qu'ils utilisent pour traquer les criminels est un vulgaire clavier d'ordinateur; les passe-partout qui leur donnent accès au lieu du crime et à l'antre des coupables, des clefs informatiques. Ces deux inspecteurs sont des «cyberflics». Ils forment depuis octobre dernier le groupe de criminalité informatique (GCI) de la police genevoise. Pionniers dans un univers où les règles internationales sont floues, ils mènent leurs enquêtes sur les chemins virtuels de l'Internet, mais aussi dans les limbes des appareils numériques (ordinateur, téléphone portable, disquette…).

«Avec l'Internet on peut commettre tous les délits, sauf le meurtre. On peut voler, escroquer, diffamer et même se livrer à des crimes sexuels», explique Pascal. Depuis la création du GCI, ils ont déjà mené une centaine d'enquêtes. Le nombre d'affaires est tel, que d'ici à l'an prochain trois policiers, des cracks de l'informatique, viendront leur prêter main-forte.

«Au début, le fonctionnement de notre service n'est pas très différent du reste de la police, explique Pascal. La victime dépose une plainte et nous commençons l'enquête avec l'ouverture d'une information pénale. Malheureusement, après, c'est un peu le Far West, car si la législation pénale est claire, il manque un code de procédure spécifique à l'Internet.»

Le fonctionnement actuel de la justice est souvent trop lent par rapport à la rapidité de l'Internet. Les policiers doivent agir rapidement, car au bout de quelques semaines, voire quelques mois, les fournisseurs d'accès (providers) par lesquels ont transité les informations effacent leurs données. Par exemple, pour connaître le numéro de téléphone auquel l'auteur d'une menace de mort proférée par e-mail a branché le modem de son ordinateur, les inspecteurs devront demander au juge d'instruction d'ordonner au fournisseur d'accès à l'Internet de fournir le renseignement. Cette démarche prendra d'autant plus de temps si le provider est à l'étranger.

Une autre barrière compliquant le travail des policiers est l'absence de frontière sur l'Internet. «C'est la problématique de l'avion. Un individu atterrit dans un pays, commet un crime, et repart tout de suite après», résume Pascal. Mais grâce à la coopération internationale, de nombreuses enquêtes ont pu être résolues. «Il y a un an et demi, raconte Pascal, nos collègues américains nous ont informés qu'à Genève quelqu'un organisait sur Internet un trafic de près de 20 000 photos pédophiles. Nous l'avons localisé et nous sommes partis avec la brigade des mœurs pour l'arrêter.» La coopération existe dans les deux sens.

Les criminels qui donnent le plus de fil à retordre aux inspecteurs genevois sont les hackers (pirates). Surdoués de l'informatique, ils volent des informations via l'Internet et brouillent les traces de leur passage. Patients, les «cyberflics» arrivent quand même à les démasquer. «Le plus désolant est de constater que ce sont en majorité des mineurs qui échappent à la vigilance de leurs parents», remarque Didier.

Parfois les hackers détournent de l'argent. Le montant du préjudice causé est rarement dévoilé. «Lorsqu'une banque à Genève se fait pirater et voler deux millions de francs, elle préfère éponger ce débit, plutôt que de déposer une plainte à la police, raconte Didier. Car si l'affaire s'ébruite, l'image de la banque en prend un coup.»

La lutte contre la criminalité via l'Internet est un domaine en pleine expansion. En 1998, l'Office fédéral de la police avait mis en place un service spécialisé dans le «monitoring», la recherche de sites Internet illégaux. L'expérience a été abandonnée l'an passé. Tous les cantons n'ont pas, comme Genève et Vaud, une cellule spécialisée en criminalité informatique, «mais tous ont au moins un policier qui s'occupe des affaires liées à l'Internet et aux ordinateurs», indique Philippe Kroenig, chef de l'info-management à l'Office fédéral de la police (OFP).

Pour améliorer la lutte contre la cybercriminalité en Suisse, l'OFP et la Conférence des chefs des polices cantonales est en train de plancher sur un rapport. Celui-ci préconise de centraliser à Berne les demandes de coopération internationale, ainsi que la recherche de sites interdits. Les cantons se chargeraient des enquêtes policières.