Technologies

Quatre pistes pour préparer les «enfants du numérique» à l’avenir

La Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse ouvre le débat sur l’influence de la transformation numérique sur les nouvelles générations. Contrairement aux apparences, celles-ci ne sont pas toujours à l'aise dans le monde 4.0

A voir l’aisance de tout-petits lorsqu’il s’agit de manier une tablette ou un téléphone portable et l’activité des adolescents sur Instagram ou Snapchat, on peut être rapidement tenté de croire que les «enfants du numérique» (consacrés par le terme digital natives en anglais) s’adapteront aux nouvelles technologies bien plus facilement que les générations qui les ont précédés.

La réalité est bien plus complexe, plaide la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ). S’appuyant sur une étude de la littérature, elle publie jeudi, à l’occasion de son 40e anniversaire, quatre pistes pour ouvrir le débat sur l’influence de la transformation numérique sur les jeunes.

Retrouvez ici le rapport Genner publié par la CFEJ

■  Il ne suffit pas d’être bon au niveau technique pour briller dans le monde numérique

La CFEJ souligne que la maîtrise des compétences techniques – savoir coder par exemple – ne suffira pas à la jeune génération pour prendre sa place dans une société numérisée. Au cours de la formation scolaire et extrascolaire, il s’agit «d’encourager les compétences qui distinguent l’être humain des robots», souligne-t-elle dans sa publication. Créativité, flexibilité, compétences sociales et esprit critique sont nécessaires. D’où l’importance du temps libre et non planifié dans le quotidien des enfants, insiste la CFEJ.

■ L’école n’est pas seule à former au numérique

La Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse souligne ici le rôle des parents dans l’acquisition de compétences médiatiques. Elle encourage aussi le développement de cette acquisition dans le domaine préscolaire. «Il est avantageux de susciter l’intérêt tôt et de manière ludique pour ces domaines», dit-elle.

■ Tous les enfants ne sont pas égaux face à la transformation numérique

Alors que 95% des emplois ont aujourd’hui une composante numérique, les études montrent qu’une fracture numérique existe déjà au stade de l’enfance. Les filles, les jeunes issus de milieux modestes et les enfants ayant des besoins éducatifs spéciaux partent défavorisés face à la révolution technologique. La CFEJ appelle les pouvoirs publics à prendre des mesures de soutien précoces. «Les jeunes ne peuvent pas se permettre de se désintéresser des nouvelles technologiques», écrit-elle.

■ Les enfants ont aussi droit à la déconnexion de leurs parents

La transformation numérique gomme les limites entre le temps de travail et le temps libre, relève la CFEJ. C’est une chance pour les parents, qui parviennent ainsi à mieux concilier vie familiale et vie professionnelle. Mais en l’absence de limites, cette évolution présente aussi un risque pour la relation parents-enfants: la joignabilité permanente peut représenter du stress et une surcharge pour l’ensemble de la famille. «De plus en plus de personnes se sentent ignorées lorsqu’un membre de leur famille se trouve sur Internet», souligne le rapport commandé par la CFEJ. Pour la commission, il s’agit de fixer des règles (plus) claires entre employeurs et employés afin de définir des limites.


Rencontre avec Sami Kanaan (PS), président de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse

On a l’impression que les «enfants du numérique» sont bien plus à l’aise que les adultes face aux nouvelles technologies. A quoi ne sont-ils pas préparés?

A plusieurs choses. Au stade de l’enfance déjà, le fait d’être connecté tout le temps et de maîtriser les techniques de base ne signifie pas que l’on est prêt à faire face à tous les risques: cybersécurité, manipulation des données, etc. Ensuite, nous sommes soucieux de la protection de l’enfant au sens large et du temps libre et non planifié qui lui est réservé. Il ne s’agit pas de critiquer la transformation numérique, qui a des côtés positifs. Mais lorsque les parents sont eux-mêmes hyperconnectés et qu’ils disent à leurs enfants de quitter leur tablette, c’est délicat. Nous souhaitons que l’organisation familiale, scolaire ou parascolaire favorise des temps d’interaction humaines et pas seulement numériques.

Dans un monde numérisé, les enfants doivent apprendre à se distinguer des robots, estime la commission que vous présidez. Par quels apprentissages?

On dit aujourd’hui qu’il faut apprendre la programmation dans les écoles. Nous ne sommes pas forcément contre. Il est pertinent d’acquérir les techniques de base. Mais l’éducation ne doit pas s’arrêter à cela. Il faut plus que jamais favoriser la créativité, l’autonomie de pensée, le sens critique et les compétences sociales. Les métiers d’avenir seront ceux où le robot ne pourra pas faire le travail de l’humain.

Les employés s’auto-inventent aussi parfois des obligations en répondant à leurs e-mails à 23h

Les jeunes ne peuvent pas se permettre de se désintéresser du numérique, avertit la CFEJ, tout en plaidant le droit à la déconnexion et au temps libre. N’est-ce pas paradoxal?

Non, je ne crois pas. La transformation numérique constitue une réalité à laquelle il faut se préparer. Lorsque j’étais enfant, le garagiste bricolait avec le moteur pour trouver l’origine d’une panne. Aujourd’hui, il lui suffit de brancher son ordinateur pour avoir le diagnostic. Il faut être conscient des responsabilités que ces transformations impliquent aux niveaux individuel et collectif. Mais nous prônons aussi des temps où chacun a le droit, voire le devoir, de faire des pauses. C’est un équilibre à réinventer, comme pour les adultes d’ailleurs. Il est vrai que la pression des employeurs peut être forte. Mais les employés s’auto-inventent aussi parfois des obligations en répondant à leurs e-mails à 23h.

On constate déjà parmi les enfants une fracture numérique. Il y a des inégalités selon le genre et le milieu social. Quelles solutions voyez-vous?

Ce constat en actualise un autre, très ancien, à savoir l’enjeu de la démocratisation des études et de la formation au sens large. Nous ne partons pas tous avec les mêmes chances. L’école et l’environnement parascolaire ont une force de rééquilibrage. Par rapport au gap de genre, garçons et filles ont les mêmes aptitudes de base. Mais l’industrie numérique au sens large est clairement masculine. Il s’agit d’un aspect à étudier de plus près car cette inégalité n’est pas acceptable.

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