Les quatre tribus de croyants helvétiques

Religion Une étude évalue la spiritualité des Suisses. Une majorité dit avoir la foi mais évite les églises et critique les religions

A «l’ère de l’ego», le nombre de non-croyants est amené à grandir, postulent les chercheurs

La plupart des Suisses se disent croyants, mais non pratiquants. Et pour 11% de la population, Dieu n’existe simplement pas. Fidèles ou non, 82% des individus se montrent critiques à l’égard de la religion et estiment qu’elle mène au conflit plutôt qu’à la paix. A «l’ère de l’ego», les rangs des sceptiques et des non-croyants sont amenés à grossir, affirment des sociologues de Saint-Gall et de Lausanne, dans une étude* soutenue par le Fonds national suisse (FNS), qui vient de sortir en allemand.

Ce qui peu paraître a priori banal est en fait une révolution. Les plus âgés s’en souviennent, il y a soixante ans, aller à l’église n’était pas une option. Dans une société qui place l’individu au centre, c’est tout le contraire: la religion est un choix parmi d’autres. On embrasse une croyance comme on fait sien un métier, ou un mode de vie. «Nous avons été frappés de constater que tout le monde, même les catholiques les plus conservateurs, justifie sa croyance par une décision personnelle», explique Jörg Stolz, sociologue des religions de l’Université de Lausanne, coauteur de l’étude.

Le tournant se situe au moment de la révolution culturelle des années 1960. «Les normes sont brisées. On devient libre de faire ce qu’on veut. En même temps, les possibilités se multiplient et les revenus augmentent», poursuit Jörg Stolz. L’Eglise offre une communauté de semblables, une cure d’âme, un sens à la vie. Avec la démocratisation des loisirs, les individus trouvent leur compte dans la pratique d’un sport d’équipe, sur le divan d’un psychologue ou dans le choix d’un métier.

Sur ce marché libre, ce sont les Eglises évangéliques qui s’en sortent le mieux. Elles transmettent à leurs membres un puissant sentiment d’appartenance doublé d’un code moral strict. En même temps, elles captent les jeunes en imitant les offres du monde séculier, avec des concerts de musique rock chrétienne, par exemple. Elles n’hésitent pas enfin à s’approprier les codes du marketing pour retenir leurs membres.

L’étude menée auprès de 1302 individus établit une typologie des croyants, sorte de cartographie spirituelle des Suisses en quatre catégories: les distants, les institutionnels, les alternatifs et les séculiers. Chacun devrait pouvoir se reconnaître dans l’une de ces catégories, affirment les chercheurs.

Les distants

Ils sont majoritaires, avec 57,4% de la population. «Ils ne croient pas à rien, ils ont des représentations et des pratiques religieuses et spirituelles, mais elles comptent peu dans leur vie et ne sont que rarement activées», indique l’étude. Ils pensent qu’il existe une force ou une énergie transcendante, mais ne savent pas vraiment sous quelle forme. Ils se questionnent sur le sens de la vie ou sur la réincarnation, sans trouver de réponse définitive sur la question. Ils considèrent souvent qu’ils n’ont pas besoin d’Eglise. D’ailleurs, s’ils y vont, c’est uniquement lors de grandes occasions, comme pour la messe de Noël. Pourtant, quelque chose les empêche de s’en séparer com­plè­tement. La crainte d’être excommunié pour certains. Ou l’indifférence, les «distants» étant caractérisés par une «fidélité floue» à la religion. Leur nombre est amené à croître, postulent les chercheurs suisses, au détriment des «institutionnels».

Les institutionnels

Pour 18% de la population, la croyance et la pratique d’une religion revêtent une importance capitale. Ils sont membres de l’Eglise catholique, réformée ou évangélique. Ils croient à un dieu unique, personnel, transcendant, qui s’intéresse à chaque être humain. Ils croient qu’il existe une vie après la mort et se montrent très critiques à l’égard des positions athées et séculières, ainsi que des spiritualités alternatives. Pratiquants assidus, ils sont généralement bien implantés au sein d’une communauté religieuse: 72% d’entre eux se rendent à l’église au moins une fois par mois et 69% prient chaque jour. Les individus issus de l’Eglise réformée ou catholique ont souvent grandi dans un milieu religieux et attachent une grande importance à la perpétuation de la tradition. Les membres de l’Eglise évangélique placent la relation individuelle à Jésus au cœur de leur pratique. Ils ont une idée précise de la moralité et accordent une grande importance à l’évangélisation des non-croyants.

Les alternatifs

Ils ne disent pas «religion» mais «spiritualité» et préfèrent parler d’«expérience» que de «croyance». Karma, anges, esprits, chakras, énergie cosmique et capacités surnaturelles, les alternatifs, 13,4% de la population, ont en commun un intérêt marqué pour les pratiques holistiques et ésotériques. La moitié d’entre eux croient en la réincarnation et 5% pensent que des individus sont capables de prédire l’avenir. Parmi eux, on trouve aussi des personnes qui pratiquent la médecine alternative, chamans, kinésiologues ou hypnotiseurs.

Les séculiers

Ils sont 11,7%, sans croyance ni pratique religieuse, mais devraient augmenter à l’avenir, affirment les sociologues. Parmi eux, 44% ne croient pas en Dieu. Et, pour 83% d’entre eux, l’église n’a pas d’importance, la plupart n’y mettent jamais les pieds. La moitié des séculiers pensent que les religions sont source de conflits. Cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas de convictions, bien au contraire. Ils ont en général un avis tranché sur de nombreuses questions existentielles auxquelles selon eux la religion n’apporte aucune réponse. Certains n’éprouvent qu’indifférence à l’égard des croyances, tandis que d’autres adoptent une posture critique face aux spiritualités, qu’elles soient institutionnelles ou ésotériques.

*  Religion et spiritualité à l’ère de l’ego. Quatre profils d’(in-)fidélité. Pour l’instant en allemand. La version française paraîtra en 2015 aux Editions Labor et Fides.