A quelques semaines des votations, la campagne sur la loi relative à la recherche sur les cellules souches embryonnaires peine à soulever les passions. Le sociologue Alain Bovet, qui étudie les débats publics sur les biotechnologies en Suisse, explique comment la science s'est immiscée dans la sphère politique.

Le Temps: Pourquoi la campagne sur les cellules souches fait-elle si peu débat?

Alain Bovet: La définition de la question détermine son traitement public et politique. En 1998, le génie génétique est apparu comme un objet complexe qui concernait de nombreux acteurs et domaines: l'agriculture, les rapports Nord-Sud, la liberté de la recherche, la place de la Suisse dans le monde, etc. En 2000, une initiative populaire sur la procréation assistée a, au contraire, presque été uniquement définie comme une entrave pour les couples stériles. S'agissant des cellules souches, on a, pour l'instant, affaire à une opposition entre la justification de la recherche médicale et la volonté d'interdire une intrusion dans un ordre naturel à préserver. C'est peut-être la nature abstraite de ces promesses et de ces menaces qui fait que peu d'acteurs se sentent concernés. Les médias jouent un rôle central dans la façon dont ils définissent le public d'un thème particulier.

– Quelle est la spécificité des débats sur les biotechnologies?

– Il y a confrontation sur la définition et le traitement politique du sujet: s'agit-il d'un problème public qui engage tout le monde, ou d'une question sectorielle qui ne réclame pas forcément une consultation populaire? Dans le cas des cellules souches, les référendaires estiment que le traitement parlementaire n'a pas été à la hauteur de l'importance du thème. Sur le plan national, on constate que les débats sont généralement plus animés en Suisse alémanique, où la mise en discussion des sciences et des techniques semble plus «normale» qu'en Suisse romande. La comparaison des consultations populaires montre que la démocratie semi-directe ne garantit pas des débats publics approfondis. Il ne suffit pas de faire voter les citoyens pour qu'un thème soit largement discuté.

– Quels ont été les grands débats sur les biotechnologies en Suisse?

– L'article constitutionnel adopté en 1992 a marqué la fin d'une phase d'autorégulation de la science et de l'industrie, assortie de disparités cantonales. Il a ouvert une phase mouvementée d'élaboration de lois qui a culminé avec l'initiative «Pour la protection génétique» de 1998. Bien que nettement rejetée, cette initiative a suscité de vifs débats, qu'on a retrouvés dans la difficile élaboration de Genlex.

– Quelles sont les forces en présence lors de ces débats?

– On trouve souvent d'un côté une volonté de préserver l'ordre naturel, voire la Création, des risques des biotechnologies. De l'autre, on met en avant les promesses d'applications et la préservation de la place scientifique et industrielle suisse. Cette polarisation, que l'on retrouve au sein des partis politiques, rend difficile une voie médiane, entre l'enthousiasme, qualifié d'inconscient, et les peurs, jugées irraisonnées.

– Quel est le statut des questions scientifiques en politique?

– Le fait de définir un thème comme scientifique ou médical a souvent pour effet de le dépolitiser. La préservation des ressources suisses n'est pas le seul enjeu politique des questions scientifiques. Le public politique des sciences et des techniques est cependant susceptible d'émerger au fil des différents débats, un peu comme l'a fait le «public» de l'environnement depuis une vingtaine d'années. Aucun des camps ne détient le monopole de la raison ou de l'émotion.

– Quel rôle jouent les Verts dans ces débats?

– Les Verts et les mouvements environnementaux jouent un rôle important dans la politisation et la régulation des biotechnologies. Ils cherchent à provoquer des débats publics et contradictoires. Ils ont été à l'origine de plusieurs initiatives et référendums. Dans la campagne sur les cellules souches, ils se retrouvent aux côtés des mouvements anti-avortement. Leur argumentation diffère clairement, mais cette alliance objective prête le flanc à une critique du fondamentalisme, voire de l'obscurantisme.