La mort de K., interné dans le quartier de haute sécurité de la prison de Bochuz, aurait-elle pu être évitée par une intervention plus appropriée aux circonstances? C’est la question que doit désormais trancher le juge d’instruction du Nord vaudois Patrick Galeuchet. Une affaire particulièrement sensible en raison de son contexte – l’univers carcéral –, de la personnalité du défunt – un garçon en révolte contre gardiens et soignants – et des spécificités du cas. Tour d’horizon des premières réponses apportées par ces investigations et surtout des questions qui restent ouvertes.

Que s’est-il passé?

Dans la nuit de mercredi à jeudi, le détenu, 30 ans, frappé d’une mesure d’internement depuis 2001 en raison de sa dangerosité et de son comportement facilement violent, annonce, via l’interphone, qu’il est en train de mettre le feu à sa cellule avec le briquet qu’il est en droit d’avoir comme fumeur. «Ces conversations ne sont pas enregistrées», précise le juge Galeuchet. On sait seulement que K. a été contrarié auparavant par le fait qu’on lui retire sa radio.

Deux agents se rendent devant la cellule qui comporte deux portes. Une première blindée et une seconde grillagée. Le matelas en feu est posé contre cette dernière. Selon les déclarations des agents, ceux-ci maîtrisent les flammes au moyen d’une lance à incendie. Une épaisse fumée envahit toujours la cellule – où rien d’autre n’a été brûlé – et le dispositif d’évacuation est enclenché.

A l’intérieur, K. aurait menacé de mort les surveillants et intervenants sanitaires qui n’entrent pas dans la cellule mais continuent à observer le détenu. Cela va durer une heure trente. Lorsque K. est extrait, il sera déjà trop tard. Il décède une demie heure après de vaines tentatives de réanimation. La bande-vidéo de la caméra qui se trouve dans le corridor a été saisie par le magistrat. «Ces images permettront de voir comment les choses se sont mises en place», relève le juge Galeuchet.

Intervention trop timide?

Selon les premiers éléments de l’enquête, les directives étaient claires. Les surveillants ne doivent pas entrer dans cette cellule, ni approcher ce détenu considéré comme hostile alors qu’il n’est pas encore menotté. Il y a quelque temps, un autre pensionnaire avait blessé un gardien avec un morceau de miroir.

Pour maîtriser K., les agents ont donc appelé le Détachement d’action rapide et de dissuasion (DARD) qui a, semble-t-il, mis longtemps pour arriver. Sauf si les gardiens ont mis un moment pour le prévenir. Stationnés à la centrale du Mont-sur-Lausanne, les hommes du DARD se trouvent chez eux au milieu de la nuit et doivent être appelés. Ce n’est qu’après leur arrivée que le détenu a pu être secouru. «Il ne s’agit pas d’une unité de première intervention», se borne à rappeler Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police cantonale, sans pouvoir donner davantage de précisions sur le tempo de ce déplacement qui sera aussi décortiqué.

Entre-temps, K. a-t-il donné des signes évidents montrant qu’il ne constituait plus un danger et qu’il était dès lors possible pour les surveillants d’entrer sans risque et donc de contrevenir aux directives pour parer à l’urgence? C’est un des points qui devra être éclairci pour déterminer si une éventuelle omission de prêter secours peut être reprochée dans ce drame.

Un drame évitable?

L’autopsie n’a pas encore établi la cause exacte du décès. «Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est que l’intéressé n’a pas été brûlé, ni agressé», précise le juge d’instruction. Des analyses toxicologiques sont encore en cours afin de déterminer si K. est mort des suites d’une intoxication à la fumée ou bien si d’autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte. Prise de substances ou défaillance aggravée par l’inhalation de ces vapeurs. En gros, il s’agit encore de savoir si la durée de l’intervention est en lien direct avec le décès.

Tragédie programmée?

K. a eu une longue et mouvementée histoire carcérale. Il a été le premier mineur du canton de Vaud à être placé dans une prison pour majeurs en raison de son comportement difficile. Condamné à plusieurs reprises pour une série de délits – voies de fait, dommages à la propriété, injures, menaces, vols, lésions corporelles, violence ou menace contre les autorités, incendie intentionnel – il se voit infliger en 2001 une peine de 20 mois de prison. Il ne ressortira jamais de détention en raison d’un internement de sécurité.

Selon l’expert psychiatre, l’intéressé souffre d’un trouble grave de la personnalité et présente un risque de récidive important en raison de sa très faible tolérance à la frustration et de fréquentes décharges d’agressivité et de violence. K. s’est toujours opposé à un traitement tout en nourrissant une grande méfiance à l’égard du service de psychiatrie pénitentiaire. Il a accumulé les sanctions disciplinaires et a mis le feu une première fois à son matelas en 2005. En gros, la prison ne lui a vraiment pas réussi.

Un tunnel sans sortie?

La commission, chargée d’évaluer son cas, a régulièrement estimé qu’il était trop dangereux pour être suivi à l’extérieur ou hospitalisé. Même en détention, il a été placé dans un régime d’exception. Un sort et un isolement que l’intéressé vivait visiblement mal, lui qui avait déjà passablement souffert dans son enfance. Il est né en Tunisie. Sa mère est morte alors qu’il avait 3 ans. Abandonné par son père, un Suisse, il a grandi chez un oncle maltraitant. A l’adolescence, K. et sa sœur ont été placés dans une famille d’accueil de la Broye.

La nouvelle expertise que le Tribual fédéral avait refusée en septembre 2008 lui a finalement été accordée récemment par le juge d’application des peines. K. est mort avant d’avoir rencontré celui qui devait cerner ses démons et, peut-être, lui redonner un espoir même mince de sortir un jour de ce tunnel.