Le Temps: José Ugaz, vous êtes chargé d'enquêter sur les activités de l'ancien chef des services secrets péruviens, Vladimiro Montesinos, dont les comptes suisses ont été bloqués par la justice zurichoise. Y a-t-il d'autres comptes, ailleurs dans le monde?

José Ugaz: Nous enquêtons sur une organisation criminelle et non sur un seul fonctionnaire péruvien. Il y a déjà 215 personnes impliquées dans notre procédure. En tout, nous pensons que l'organisation criminelle dirigée par Montesinos comptait des centaines de personnes et qu'elle a détourné en tout 500 à 600 millions de dollars. Outre la Suisse, nous avons demandé l'aide du Mexique, des Etats-Unis, des îles Cayman, de Singapour, du Japon, de Panama et de l'Uruguay… Nous espérons bien découvrir d'autres comptes.

– D'où provient l'argent détourné par Vladimiro Montesinos?

– Il s'agit de commissions provenant de contrats d'armements achetés par le Pérou. 35 millions de dollars, soit la moitié de la somme bloquée en Suisse, viennent de l'achat de 3 intercepteurs russes MiG-29 par l'armée de l'air péruvienne. Deux intermédiaires nommés Ilan Weill et James Elliott Stone ont été inculpés et sont aujourd'hui en fuite; ils sont liés à Zvi Tsudit, un Israélien qui semble être un marchand d'armes très important.

– Où se trouve Montesinos aujourd'hui?

– Nous avons une idée de l'endroit où il se trouve et nous cherchons à l'arrêter. La police a créé une unité spéciale dans ce but. Mais notre mission est très difficile. L'organisation construite par Montesinos est toujours vivante; elle est présente dans la police, la justice, l'armée, les médias… Mercredi dernier, deux témoins ont été menacés de mort. L'organisation va devenir plus dangereuse à mesure que l'étau se resserre autour de Montesinos. En outre, ce dernier dispose d'avocats pour tenter de récupérer son argent, qui est en fait notre argent, l'argent du Pérou.

– Le chef des services secrets était-il vraiment l'homme le plus puissant du pays?

– Je le pense. Le président Alberto Fujimori (aujourd'hui en fuite au Japon, ndlr) était à sa merci, peut-être parce que Montesinos avait des informations sur lui et pouvait le faire chanter. Fujimori n'était pas aveugle, c'est un homme intelligent. Il ne pouvait ignorer ce que faisait Montesinos.

– Quelle aide vous apporte la Suisse?

– Je suis très heureux et reconnaissant de la coopération de la justice suisse et je l'ai dit personnellement à la juge zurichoise Cornelia Cova. Si nous prouvons que l'argent déposé en Suisse provient du trafic d'armes, nous allons pouvoir le récupérer. C'est important, car nous sommes un pays pauvre…

Propos recueillis par Sylvain Besson