Histoire

La quête d’un idéal en pleine Guerre froide

Trente ans après la mort de Maurice Demierre et Yvan Leyvraz, deux coopérants suisses tués au Nicaragua, l’ancien militant Philippe Sauvin témoigne de l’idéal sandiniste. Ce mardi, une délégation d’une cinquantaine de personnes entame un voyage commémoratif sur place

Matagalpa, Nicaragua, juin 1984. Philippe Sauvin découvre les chemins défoncés, l’humidité, le dénuement, l’enthousiasme aussi. Depuis la chute de la dictature d’Anastasio Somoza, le petit pays d’Amérique centrale aux six millions d’habitants vit une effervescence exceptionnelle malgré l’embargo américain. Alors âgé de 32 ans, le jeune fermier de Baden (Argovie) a le sentiment de raccrocher l’histoire en marche. Comme lui, des milliers de Suisses et d’Européens s’engagent pacifiquement dès 1979 aux côtés du mouvement sandiniste qui rêve d’une société plus juste et combat la «Contra», milice contre-révolutionnaire soutenue par les Etats-Unis.

Parmi eux, le coopérant fribourgeois Maurice Demierre, engagé pour l’ONG Frères sans frontières, et l’internationaliste vaudois Yvan Leyvraz. Tous deux seront tués par la «Contra» en 1986. Trente ans après, une délégation d’une cinquantaine de personnes, dont Philippe Sauvin, entamera ce mardi un voyage commémoratif organisé, entre autres, par «l’Association Maurice Demierre… Et la vie continue» (AMD). Un collectif créé par l’ancienne compagne de l’agriculteur bullois, Chantal Bianchi (lire ci-contre).

La terre: enjeu central

Au début des années 80, les luttes de libération et d’émancipation en Amérique centrale essaiment. Proche de la mouvance de gauche anti-impérialiste et déjà impliqué dans un réseau de solidarité avec le Nicaragua et le Salvador, Philippe Sauvin, fermier reconverti dans le bâtiment, trépigne. «L’agriculture m’avait rapproché de ces combats où la terre est un enjeu central, je voulais agir», raconte, avec réserve et humilité, celui qui est aujourd’hui syndicaliste.

Lorsque le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) lance un appel de solidarité à l’étranger, en 1984, le jeune homme s’embarque pour Matagalpa où son ami Yvan Leyvraz a déjà travaillé à bâtir un pont. Jusque-là, les voyages des sympathisants étaient courts, tous deux décident de former des brigades ouvrières pour mener des projets à long terme. Coopératives, habitations, centres de formation: il y a tout à faire dans cette zone rurale. Dès le mois de juin, Philippe entame, avec une dizaine d’autres camarades et les jeunes paysans sur place, la construction de «l’asentamiento» de Yale, un village communautaire pour loger une quarantaine de familles paysannes déplacées. Des murs de bois, un toit de tôle, 6 mètres sur 9: les habitations sont sommaires, mais indispensables.

Une «atmosphère fantastique»

Entre 1984 et 1989, le Suisse multiplie les allers-retours entre la Suisse et le Nicaragua, et partage le quotidien des habitants de la région de La Dalia, au nord du pays: les camions qui s’embourbent, la vie sans électricité, des heures de marche pour un coup de téléphone, la violence de la guerre civile. La tension est palpable, mais la lutte prime. «Cette atmosphère, cette jeunesse fantastique prête à tout pour changer son pays: en pleine guerre froide, c’était l’espoir de voir un idéal de société se réaliser.»

Un matin de février 1986, Philippe Sauvin apprend par la radio locale la mort de Maurice Demierre et de cinq paysannes à Somotillo. «Quelqu’un de très engagé» qu’il a côtoyé à plusieurs reprises. «On était du même bord, ça m’a mis un coup.» Il reste pourtant au Nicaragua. Quelques mois plus tard, son petit transistor à piles lui annonce le décès de son copain Yvan Leyvraz, tué dans une embuscade à Zompopera avec d’autres internationalistes. Au mois de mai de la même année, Yale est détruit par des milices de la Contra. «Entre 5h et 8h du matin, tout a brûlé.» Un sentiment d’impuissance et de révolte le gagne. Dans son petit local de Gland, les souvenirs affluent: «1986 a été une année très dure».

Pas de condamnation officielle

En Suisse, la mort des deux jeunes coopérants provoque des réactions contrastées. Du côté des autorités fédérales, le discours reste diplomatique. «Il n’y a pas eu de condamnation officielle, aujourd’hui ça paraît impensable, mais dans le contexte clivé de l’époque, le Nicaragua était perçu comme étant sous la coupe des communistes. La droite n’a pas ménagé son battage médiatique.» Par mesure de protection, une délégation est envoyée sur place et délimite la «ligne Cart», au-delà de laquelle les internationaux n’ont pas le droit de séjourner. Dans l’opinion publique, toutefois, l’émotion est grande. «Les valeurs démocratiques, d’égalité de droits pour tous, d’une meilleure répartition des richesses rencontraient un fort écho. Il y a eu de grandes manifestations de sympathie.»

En 1990, le FSLN perd les élections au profit d’un gouvernement néolibéral. «Un coup d’arrêt au programme sandiniste de transformation du pays.» En 2006, l’actuel président Daniel Ortega recouvre le pouvoir. Trente ans après, que reste-t-il du rêve nicaraguayen? «Des liens étroits, une expérience de vie exceptionnelle. Participer à cette aventure a été un privilège inoubliable, je n’ai jamais retrouvé un tel engouement. Le pays connaît également des améliorations à plusieurs niveaux. L’électricité avance, les conditions sanitaires et la formation aussi.» Tout n’est cependant pas parfait. Philippe Sauvin regrette que le gouvernement ait dû louvoyer avec des magnats de l’économie pour un projet de canal transocéanique par exemple.

«Le Nicaragua a progressé, mais demeure un petit pays dans un monde globalisé. Politiquement son poids a chuté avec la fin de la guerre froide.» Et si tout était à refaire? «Je le referais sans hésiter, la cause me paraît toujours aussi juste. Le monde manque d’occasions comme celle-ci aujourd’hui.»

Profil

1970-1979: Début de la Révolution sandiniste

1979: Chute de la dictature de la famille Somoza, le FSLN prend le pouvoir, début de la guerre civile

1984: Premier voyage de Philippe Sauvin au Nicaragua

Février 1986: Mort de Maurice Demierre à Somotillo

Juillet 1986: Mort d’Yvan Leyvraz à Zompopera

1990: Le FSLN perd les élections présidentielles, un gouvernement néolibéral s’installe

Depuis 2006: Retour au pouvoir du gouvernement sandiniste


«Vivre une révolution à vingt ans vous marque à jamais»

Quand on lui demande ce qu’elle garde en mémoire de son expérience nicaraguayenne, l’ancienne compagne de Maurice Demierre, Chantal Bianchi, refuse de parler de souvenir. «Le Nicaragua n’est pas un mirage, il est ancré en moi comme un repère. Vivre une révolution à vingt ans vous marque à jamais.» A travers l’Association Maurice Demierre (AMD), qu’elle a fondée en 1999, elle continue à mener des projets d’aide au développement et de coopération sur place. Une manière de «perpétuer le lien et de transmettre l’héritage à la jeune génération». Une jeune génération qui reprend aujourd’hui le flambeau.

En 1982, la jeune institutrice lausannoise se destine à une carrière de comédienne. Elle suivra finalement son compagnon jusque dans les coopératives agricoles de la région de Somotillo et passera près de cinq ans sur place. Des «années extraordinaires» qui ont déterminé le cours de sa vie. «Maurice était hanté par la faim dans le monde, il voulait mettre ses compétences d’ingénieur agronome au service des plus démunis.» Depuis sa mort en 1986, elle n’a jamais coupé le lien avec son «deuxième pays». Bourses d’études et parrainages, construction d’une menuiserie ou d’une école de musique, achat de matériel scolaire: l’engagement solidaire se poursuit pour aider les fils et filles de paysans amis, en particulier «sous un gouvernement néolibéral qui génère le démantèlement des acquis sociaux». Le tout avec le soutien des milieux chrétiens et ruraux romands.

En 2011, un «voyage de transmission» organisé par Chantal Bianchi permet à une délégation de jeunes sympathisants de découvrir la réalité nicaraguayenne. Parmi eux, les nièces de Maurice Demierre qui ont aujourd’hui intégré le comité des jeunes de l’association qui fait désormais partie de la Fédération fribourgeoise de coopération Fribourg solidaire. En 2013 et 2014, les jeunes tiennent un stand au Paléo Festival de Nyon pour financer un projet de fromagerie à La Garnacha-San Nicola, au nord du pays. «Cette année, ce sont les jeunes qui ont donné l’impulsion du voyage et de tous les événements commémoratifs. Ainsi, l’héritage se transmet et la mémoire de Maurice est honorée.»


Franco Cavalli, 30 ans d’engagement au Nicaragua

A 74 ans, le médecin oncologue tessinois Franco Cavalli a derrière lui des années d’engagement au Nicaragua. Il foule pour la première fois le sol du pays en 1985, après avoir vu un film sur la guerre de libération. Depuis, il s’y rend au moins une fois par an. L’ancien parlementaire socialiste raconte lui aussi l’engouement des années révolutionnaires, le vent de liberté, ces messes inspirées de la théologie de la libération auxquelles il assistait avec passion bien que n’étant pas croyant. La situation sanitaire, elle, le préoccupe. «Englué dans une guerre d’usure, le gouvernement sandiniste n’avait plus les moyens d’investir dans la santé. C’est pourquoi j’ai décidé de fonder une ONG.» L’Aide médicale pour l’Amérique centrale, (AMCA), fête aujourd’hui ses trente ans.

En 1986, Franco Cavalli assiste, dévasté, à l’enterrement des deux coopérants suisses. «La Suisse n’a pas osé réagir, ça nous a fait du mal.» «La politique internationale de la Confédération a toujours été schizophrène. D’un côté, nous soutenons une économie capitaliste qui exploite, de l’autre l’aide suisse à l’étranger est importante et efficace. La Suisse est restée sur place alors que beaucoup d’agences boycottaient le Nicaragua pour son affiliation à la mouvance bolivarienne.» En 1996, lorsque le gouvernement néolibéral dirige le Nicaragua, Franco Cavalli siège au Conseil national. «Nous avons dû stopper des projets faute de financement: le diagnostic précoce du cancer de l’utérus notamment, l’une des principales causes de mortalité féminine au Nicaragua.»

Et aujourd’hui? «La magie des premiers temps s’est perdue, mais le bilan reste positif, surtout d’un point de vue social. La mortalité néonatale a diminué, l’accès aux soins est à nouveau gratuit, la criminalité reste bien plus faible que dans le reste de la région.» Franco Cavalli déplore toutefois le rapprochement du gouvernement avec l’Eglise qui a notamment conduit à l’interdiction de l’avortement. «Une grave régression.»

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