«Qui est incongru, eux ou moi?» Face aux silhouettes s'affairant autour du feu de bois, ou jouant simplement sur l'herbe, le visiteur qui pénétrait la semaine dernière dans la clairière des Ermitages, au-dessus de l'Abbaye, dans la vallée de Joux, ne pouvait manquer de se poser la question. Saugrenus partout ailleurs, les costumes médiévaux arborés par tous ceux qui se trouvent là – enfants, adolescents et adultes – semblent au contraire parfaitement à leur place, dans ce décor d'alpage où presque rien n'évoque la modernité.

Il faut les bâches gris vert qui protègent la cuisine en plein air des averses de l'été maussade pour se rappeler que la reconstitution reste affaire d'amateurs. Elle ne vise pas l'authenticité absolue, ni d'ailleurs le spectaculaire que pourrait offrir un décor de film, une pièce de théâtre, ou l'une de ces célébrations villageoises à répétition, conventionnellement montées pour marquer le multicentenaire d'une antique lettre de franchise. C'est à leur seul usage, pour leur plaisir, et pour nourrir une réflexion de groupe, que huit adultes et vingt-cinq enfants et adolescents de la région morgienne ont vécu ce «camp de l'an mil» dans cet endroit retiré.

«Plus on met de rigueur dans le respect de l'époque, plus le dépaysement est réel.» Tranquillement, avec un calme qui semble ne jamais devoir le quitter, le pasteur François Paccaud donne les clés de cette semaine particulière. Responsable de la paroissiale de l'enfance à Morges depuis 1991, organisateur à ce titre d'un camp de jeunesse annuel, il explique qu'il rêvait depuis longtemps de «quelque chose de spécial pour l'an 2000». Il aura réussi à le mettre sur pied juste avant de changer de poste dans le grand brassage d'Eglise à venir. Pour lui, c'est presque naturellement que ce «spécial» est venu s'incarner dans le Moyen Age, sans ses tumultes, ni ses guerres, mais en résonance avec ces paysans que l'on nommait «vilains», auxquels le redoux climatique de l'époque était venu apporter une période d'abondance*. «Au départ, on s'est demandé comment réussir une vraie réflexion, comment prendre du recul par rapport à la façon de fonctionner de notre époque. Le retour en arrière s'est imposé, et, spirituellement, il se nourrit de saint François d'Assise (1181-1226) dont la vie est l'objet d'une explication et d'une discussion avec les enfants chaque matin.»

La surprise du pasteur aura été de voir l'enthousiasme avec lequel des adultes ont plongé dans ce qui ressemble à un vaste jeu d'enfant. Car la préparation du camp n'a pas duré moins de dix-huit mois. Assureur, horticulteur, infirmière, ménagère, etc., les participants ont exploré les archives, dont ils ont même, non sans humour, tiré un lexique de gros mots médiévaux. Ils ont fouillé les livres traitant de recettes médiévales, noté le dessin des costumes, cherché un chalet permettant une vie «hors du temps». La proche vallée de Joux a fait l'affaire. Aux Ermitages, le chauffage est au bois, l'eau se tire à la pompe, et n'est même pas potable, ce qui implique de faire bouillir celle destinée aux tisanes de menthe ou de lavande… modérément appréciées par les enfants: «Ça a un goût.» Trop contemporaine, la cuisine a été condamnée, et la nourriture est faite dehors, sur des feux. Le pain est confectionné et cuit sur place. La vaisselle se limite à des gobelets, cuillères de bois, couteaux et assiettes creuses, que les participants ont réalisés eux-mêmes, comme leurs habits, ce qui s'est avéré le plus gros travail. Robes superposées, ou pantalons-braies complétés de chemises, adultes et enfants ont chacun quatre pièces d'habillement, avec une vaste couverture-poncho qui sert de pardessus.

Peu de concessions à la modernité

Les concessions à la modernité relèvent en principe de l'hygiène, de la sécurité et de la santé, comme les sacs de couchage, imposés par l'altitude (1200 mètres). Dissimulée, une voiture reste à proximité. Sur boîte d'appel, le téléphone portable n'est relevé qu'une fois par jour. Le calendrier est solaire, les objets qui pourraient être indispensables (lampe-torche, etc.) sont relégués à l'écart, dans une «annexe du futur». Exception: le tabac. Bien sûr, les cigarettes sont roulées… mais la plante était inconnue en Europe avant Christophe Colomb.

Tout cela permet-il de s'approprier le Moyen Age? Sans avoir poussé le jeu à son comble, s'arrêtant avant de s'affubler de noms ou de rôles factices en rapport avec l'époque, les adultes estiment que oui. Ils sont contents de l'ingéniosité déployée, étonnés de mener une vie ne produisant aucun déchet, satisfaits du changement: «Le quotidien prend beaucoup de temps, mais tout se fait à un autre rythme. Par rapport à d'autres camps, la détente est perceptible, l'approfondissement spirituel y gagne», remarque François Paccaud. Le saut en arrière paraît moins évident pour les enfants, joyeux de manger avec leurs doigts, mais qui regrettent spontanément télévision, jeux vidéo, chewing-gums ou chips, et musique pour les plus âgés. Cabanes en forêt, confection d'arcs, recherche de petit bois, promenades avec «Vagabond», l'âne prêté qui complète dans son enclos le tableau bucolique de la clairière, ne suffisent pas toujours à combler l'ennui. Et lorsque le soir du 1er août, les feux d'artifice ont été déclarés «spectacle interdit», même de la butte qui jouxte l'alpage, un vent de fronde a soufflé. «Pour faire de nouvelles expériences, il faut renoncer à quelque chose», plaide le pasteur. Dans les petits regards frustrés, l'ascèse de saint François paraît soudainement… très moyenâgeuse.

* Comme l'explique fort bien l'exposition «Les mangeurs de l'an 1000», qui se tient à l'Alimentarium de Vevey jusqu'au 29 octobre.