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Sur le plateau de A bon entendeur, en décembre 2017.
© LAURENT GILLIERON, Keystone

Médias

A quoi pourrait ressembler une réforme de la SSR?

Sauf coup de tonnerre, la redevance sera maintenue après le 4 mars. Mais le grand navire va devoir réduire la voilure et changer de cap. Des réformes en profondeur qui inquiètent

Les cafétérias de la RTS dans ses locaux de Genève et de Lausanne resteront ouvertes dimanche, pour permettre aux équipes de se retrouver et de souffler ensemble, en ce jour de votation qui a suscité tant d’inquiétude dans la grande maison: ce n’est qu’en janvier que les sondages sont passés au vert, la dernière enquête GfS, publiée le 21 février, enterrant plus profondément l’initiative «No Billag» en anticipant un non à 65%. Il n’y a qu’au Tessin que l’incertitude demeure. Il est pourtant peu probable que les réjouissances soient très bruyantes. Tout le monde a compris que rien ne sera plus pareil le jour d’après. Le sujet encore tabou à l’automne ne l’est plus: oui, il va y avoir des réformes à la SSR, et des réformes d’ampleur.

Une SSR moins riche

Sauf coup de tonnerre, le service public va être plébiscité dimanche. Mais son budget va fortement diminuer, conséquence directe de la baisse de la redevance à 365 francs dès 2019, du plafonnement de la redevance à 1,2 milliard et de la baisse attendue de la publicité. «Les initiants ont déjà un peu gagné», se lamente un ancien. C’est à un plan d’économies d’environ 100 millions que la société publique va s’atteler cet été, fait savoir son service de communication. «La SSR est attachée à ses responsabilités sociales. Dans la mesure où ces économies peuvent toucher le personnel, la SSR entend respecter toutes les exigences du partenariat social et du cadre légal» précise Pascal Crittin, le directeur général. Cent millions, c’est le coût moyen annuel de presque 1000 postes de travail (107 000 francs), le coût de tous les journaux d’information de la SRF alémanique (Tageschau, 10vor10, etc.) pendant deux ans, le coût de tous les numéros de Temps présent, TTC, Infrarouge, A bon entendeur et Passe-moi les jumelles pendant quatre ans.

Quand la SSR avait dû réaliser 40 millions d’économies en 2016, après la baisse de la redevance due à la dispense de la TVA, 250 postes avaient été touchés, dont 70 à la RTS. Dix-huit postes vacants n'avaient pas été repourvus, 32 personnes avaient été mises en retraite anticipée, 19 salariés licenciés et deux salariés avaient vu baisser leur temps de travail.

Cette fois, plus question de travail de dentellière pour préserver les équipes. Certains salariés ont été choqués par l'interview de Gilles Marchand au site Bon pour la tête dans lequel il annonce d'emblée vouloir «rationaliser la production des émissions, réduire les effectifs, tailler dans l'administration, dans l'informatique»: un séisme est en marche.

Lire aussi: La SSR, le mammouth du Centre de presse fédéral

Une SSR moins nombreuse

Le discours est rodé en interne, il est impossible de toucher aux effectifs sans modifier l’ADN de l’entreprise. «Les téléspectateurs plébiscitent la Patrouille des glaciers ou le mariage du prince Harry, sans réaliser qu’il faut beaucoup de monde pour faire du direct», explique un ancien journaliste à l’information. 

Parmi ceux qui estiment avoir déjà fait beaucoup d’efforts et être à la corde figure Jean-Philippe Ceppi, le producteur de Temps présent. Il s’exprime, lui, uniquement sur les conditions de production de son émission (il est un des rares, car seuls les collaborateurs sans exposition éditoriale ou publique pouvaient ces dernières semaines s'exprimer sur la votation, à moins d'avoir obtenu une autorisation expresse). Ses équipes de reportage sont passées de 4 à 3 personnes au fil du temps, et le budget de l’émission iconique de la RTS est plus faible en 2017 qu’en 2005. L’audience est toujours très bonne, et même un programme sur un sujet compliqué comme l’épargne a obtenu 47% de parts de marché. Entre reportages achetés ou produits en interne, une émission revient en moyenne à 145 000 francs, production et supports (recherchistes, conseils juridiques) compris: «On n’a pas à rougir, on ne gaspille pas un centime. Et on ne peut absolument pas économiser plus.» Un ancien de la RTS passé par plusieurs départements le confirme: les conditions de travail qui ont pu être confortables par le passé ont été fortement revues à la baisse: «Les équipes ont été réduites, et il n’y a plus depuis longtemps de longs repérages au loin avant un tournage.» Ce journaliste explique aussi n’avoir eu qu’une prime en quinze ans, et aucune hausse de salaire, parce qu’il «dépassait» la grille au départ.

Une SSR mieux gérée

Si des membres de la SSR ont tenu à s’exprimer malgré les consignes, c’est parce qu’ils s’estiment mal défendus par leur hiérarchie, estiment avoir été invisibles dans la campagne en raison de leur devoir de réserve, et craignent de faire les frais de situations qu’ils désapprouvent, alors qu’ils restent indéfectiblement attachés à leur entreprise. A Lausanne, à Genève, des voix regrettent ainsi une «technostructure disproportionnée et loin de notre cœur de métier». «La fusion entre télé et radio n’a pas porté les fruits attendus, il y a des doublons», dit l’une. «Les départements de marketing, image et promotion ou communication sont trop nombreux et surdotés en postes de cadres», dit l’autre. «La rigidité des plannings est anachronique et inadaptée», dit un troisième. «Pourquoi les cadres n’ont-ils pas de comptes à rendre quand nous devons être toujours plus productifs?», dit encore un autre. «Pourquoi la holding à Berne est-elle si fournie?» Et de remettre en question le recours à des consultants et formateurs extérieurs ou la légitimité de postes de coordination avec le grand public ou avec la SRG.

Lire: Connaissez-vous bien No Billag? Un test à faire avant d'aller voter, le 4 mars

Mais selon les chiffres concernant les fonctions «support» (services de ressources humaines, juridique, etc.) fournis par la RTS au Temps, 90% de ces coûts sont directement liés à la production (32% liés à la production et 38% aux partage des studios, IT, documentation etc.). Seulement 6,4% concernent des coûts d’administration – RH, finances ou design. Certes, le service Communication d’entreprise comprend 27 personnes (dont 3 cadres), et les RH 58 (dont 10 cadres). Est-ce si surprenant dans une grande entreprise qui doit entretenir d’excellentes relations avec son écosystème culturel ou sportif, et où la formation permanente est indispensable, plaident d’autres voix? Quant aux «armées mexicaines» évoquées par certains, la RTS comptait 105 cadres pour 1898 collaborateurs en 2017, en légère baisse par rapport à 2016, avec une proportion maximale de 1 cadre pour 5 collaborateurs soumis à la convention collective dans le département RH et formation, hors la direction de la RTS elle-même. Des taux comparables à ceux observés dans les grandes entreprises privées.

Lire: Redevance radio-TV: les chiffres qui comptent

Il est de toute façon «impensable» de demander aux employés d’évaluer si la SSR est bien gérée, bondit Valérie Perrin, du syndicat suisse des mass media SSM. «Ce serait dresser les uns contre les autres. La SSR n’est pas une entreprise ordinaire mais un service public! Il serait légitime de repenser cette indispensable institution à deux conditions: sans attenter à sa mission de service public, et sans confier cette tâche aux seuls dirigeants de la SSR.»

Mais même une série de dysfonctionnements rectifiés ne sauvera pas la SSR d’une profonde restructuration. Car il ne s’agit pas seulement de réduire la voilure du grand navire, mais de lui faire changer de cap.

Une SSR (encore) plus numérique

Début janvier, le directeur général, Gilles Marchand, réfléchissait dans nos colonnes: «A terme, j’imagine qu’il y aura moins de canaux linéaires classiques en télévision et en radio. Peut-être un par média, dans les trois grandes régions, avec des rendez-vous, notamment d’information et de sport, en direct. Mais avec, à côté de cela, un vaste portail numérique ouvert à tous, à la demande, avec des contenus originaux par thèmes et des archives que nous reproposerons.» Faudrait-il comprendre qu’on se dirige «à terme» vers une seule chaîne de radio (au lieu de 4 en Suisse romande!) et de télévision linéaire (qui se regarde en continu sur un poste) par région?

Le sujet infiniment délicat a des résonances bien différentes selon les équipes, l’information se sentant plus protégée, et le divertissement plus sur la sellette. «On me reconnaîtra si je vous donne mes idées», souffle un ancien. «Est-ce que tout va se décider sans nous qui connaissons les problèmes et les publics, déplore une collaboratrice, ou pourrons-nous participer?»

«C’est l’intérêt de la SSR de procéder à des changements rapides et visibles, estime le directeur du Medi@lab de l’Université de Genève, Patrick-Yves Badillo. La stratégie devrait être de rebondir au plus vite avec des réformes visibles avant que le débat revienne. Concentrer les programmes sur peu de chaînes permet d’améliorer la qualité, cela pourrait renforcer la SSR.» Il est vrai qu’en Suisse alémanique l’UDC annonce déjà vouloir revenir à la charge avec le projet d’une redevance à 200 francs. De quoi faire frissonner, au bord de l’Arve à Genève ou dans la bien nommée Fernsehstrasse de Zurich.

Quant au numérique, le chantier promet d’être immense, s’insérant dans un paysage bouleversé par la crise de la presse, le rétrécissement de l’ATS, les alliances publicitaires et la suprématie des GAFA américains. Face aux nouveaux usages du public, «la RTS est déjà bien positionnée et a de très beaux contenus en ligne, elle peut augmenter son audience auprès des jeunes», selon Patrick-Yves Badillo.

Lui imagine la possibilité de partenariats, voire de plateformes communes entre éditeurs privés et service public, pour préserver un espace suisse. «Il faut régler au plus vite la question de la rémunération de l’information, qui doit se faire au bénéfice de ceux qui la produisent; or, aujourd’hui, les moteurs de recherche et les réseaux sociaux se rémunèrent, à travers la publicité, grâce à une information qu’ils ne produisent pas!»

Ce sera complètement inaudible dimanche à la cafétéria. Cela restera inaudible pendant la restructuration, les licenciements, les projets abandonnés, les vies bouleversées. Lundi prochain 5 mars, Pascal Crittin doit rencontrer les personnels de la RTS pour évoquer la suite, dans un geste assez crâne. Il se pourrait bien que, dans l’avenir, le jour où la SSR a commencé à dégonfler reste aussi comme celui où un nouvel écosystème médiatique suisse plus équilibré est devenu possible.


Bon à savoir

La SSR est le seul service public audiovisuel qui paie lui-même une partie de sa contribution à TV5Monde, une contribution qui s’élève à 5,842 millions par an pour la période 2017-2020. En France, en Belgique et au Canada, l’Etat assume seul le coût de ce «soft power».

Sur 112 cadres en 2016 à la RTS, une dizaine sont des cadres d’expertise qui n’ont pas de fonction d’encadrement.

En 2016, les collaborateurs soumis à la Convention collective de travail représentaient 85,3% du total. La proportion de cadres s'établissait à 8,6%. Les 6,1% restants travaillaient à temps partiel avec un taux d'occupation de moins de 30% (maquilleuses, etc.) et disposaient donc d'un contrat individuel de travail.

En 2016, 381 collaborateurs avaient plus de 60 ans.

Lors des 250 licenciements de 2015, le syndicat SSM avait avancé 400 propositions d'économies et dénoncé le «plan social de luxe» fait aux cadres.

Dossier
La controverse «No Billag»

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