SUISSE

A quoi sert un minaret? Le débat sémantique vire à la polémique

Confinées dans des halles industrielles, deux communautés musulmanes, à Wangen et à Langenthal, souhaitent plus de visibilité pour leur lieu de culte. Mais les oppositions se multiplient.

La première mosquée de Suisse a été inaugurée en 1963 sur les hauts de la ville de Zurich, en présence du maire de l'époque. Et depuis plus de quarante ans, sa coupole blanche et son minaret de 15 mètres surmonté d'un croissant de lune font partie de l'image de ce quartier d'habitation tranquille. La gracile tourelle a une fonction symbolique, comme celle de Genève, les deux seuls minarets existant actuellement en Suisse pour une communauté de musulmans estimée à quelque 350000 personnes.

A Wangen, commune soleuroise de 4700 habitants à la sortie d'Olten, et à Langenthal, gros bourg bernois de 14000 habitants, les autorités n'en sont pas encore à dérouler le tapis rouge. Présentés presque simultanément, les projets d'ériger un minaret de 6 mètres échauffent les esprits.

Dans les deux cas, on est loin de la mosquée pimpante de la Forchstrasse à Zurich. A Wangen, l'association culturelle turque d'Olten «Olten Türk Kültür Ocagi» se retrouve dans une ancienne halle de fabrique, juste en face de la gare. Le bâtiment d'un étage, situé dans une zone réservée à l'artisanat, sert de lieu de réunion et de prière. Les responsables parlent du minaret comme «signe visible de notre religion». La commune a refusé l'autorisation de construire, le Département des constructions du canton, première instance de recours, vient de casser la décision.

L'opposition est emmenée par le vice-président de la section locale de l'UDC, Roland Kissling, qui a notamment récolté près de 400 signatures. «Nous sommes chrétiens. Un minaret est une menace pour la paix religieuse. Et qui nous dit que les musulmans vont s'arrêter là et ne vont pas installer un haut-parleur?», argumente-t-il. Fin juin, le Parlement soleurois a rejeté clairement une motion de l'UDC qui voulait interdire «la construction de bâtiments religieux gênants».

Opposants de tous bords

A Langenthal, la procédure n'est pas encore aussi avancée, mais une coalition hétéroclite d'opposants est déjà mobilisée. On y retrouve l'UDC, mais aussi le Pnos -Parti nationaliste suisse d'extrême droite, qui compte un représentant au parlement de la cité- et des milieux évangéliques. La commune n'a pas encore pris de décision. Le centre de la communauté musulmane, composée majoritairement d'Albanais, se trouve depuis quatorze ans dans une sorte de pavillon d'un étage, situé dans une zone mixte d'habitation et d'artisanat. Là aussi, il est prévu d'installer un minaret, ainsi qu'une coupole translucide de un mètre de diamètre.

Pas un hasard

Le nouveau Conseil suisse des religions, fondé en mai dernier, a été pris de vitesse par la polémique. Il a prévu de consacrer sa première séance, au mois d'août, à la question des minarets.

Pour Hisham Maizar, siégeant comme président de la Fédération d'organisations islamiques en Suisse (FOIS), ce n'est pas un hasard si deux communautés projettent de construire un minaret. «La première génération des émigrants musulmans maîtrisait à peine la langue du pays. Leurs organisations se contentaient d'exprimer des besoins très modestes. Maintenant, leur nombre a augmenté, la deuxième, voire la troisième génération est installée, elle est devenue plus courageuse. Ils parlent l'allemand, connaissent mieux le cadre législatif. Ce ne sont d'ailleurs pas des demandes qui sortent du néant: il y a tout une évolution invisible jusque-là qui a eu lieu. D'autres demandes vont certainement suivre.»

Hisham Maizar se veut rassurant: «Le minaret n'est pas le signe d'une radicalisation. C'est tout au plus le signe d'un attachement à la tradition. Les extrémistes ont d'autres besoins. Et chaque centre islamique ne va pas se doter d'un minaret. Pour les fidèles, ce symbole exprime un besoin de visibilité. C'est d'autant plus important que la plupart des lieux de culte sont des bâtiments en fait indignes de cette fonction, garage, ancienne fabrique, entrepôt en pleine zone industrielle. C'est un paradoxe: les touristes suisses vont admirer au sud de l'Espagne les merveilles architecturales laissées par les musulmans. Le mieux serait en fait de pouvoir édifier en Suisse une mosquée digne de ce nom, un bâtiment d'une grande valeur artistique... Mais ce n'est pas réaliste.»

Refus d'intégration

Saïda Keller Messahli, présidente du Forum pour un islam progressiste, fait part de son scepticisme: «Nous postulons que la religion doit être quelque chose de privé. Si le minaret n'est qu'un symbole, on peut tout aussi bien y renoncer. Une salle de prière n'en a pas besoin.»

Selon elle, les projets de minaret émanent de cercles conservateurs: «Ils veulent rester entre eux et imposer leur différence. Ils demandent toujours plus à la société, et ne sont pas prêts à donner eux aussi quelque chose et à ouvrir la voie à une confrontation des arguments. La population suisse ressent ce refus de faire un pas vers elle, et je comprends que certains aient peur. Je ne parle pas bien sûr des partis qui exploitent ces craintes.»

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