Diplomate de carrière arabophone, Daniel von Muralt était ambassadeur de Suisse en Libye lors de l’arrestation d’Hannibal Kadhafi à Genève. En première ligne durant l’une des plus éprouvantes crises diplomatiques qu’ait vécues la Suisse depuis le début du siècle, le Bernois évoque le livre de celui qui est devenu son ami, Max Göldi, et revient sur cette période particulièrement agitée de sa carrière.

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Le Temps: Que vous inspire le livre de Max Göldi?

Daniel von Muralt: L’intérêt du recueil de Max est que c’est un récit personnel, une perspective individuelle. L’ouvrage n’analyse pas les choses sur le plan diplomatico-politique pour essayer de refaire l’histoire mais livre un récit calme et lucide sans tomber dans le piège du talion, de la surenchère «œil pour œil, dent pour dent», de la famille Kadhafi. Il ne cherche pas la revanche. Gandhi disait «œil pour œil, dent pour dent et le monde entier serait aveugle», Max Göldi a gardé les yeux ouverts.

Onze ans plus tard, comment jugez-vous l’action des autorités genevoises?

Les Libyens ont considéré que c’était un usage excessif de la force. On peut aujourd’hui s’interroger. Quoi qu’ait fait Hannibal Kadhafi, et même si son comportement était répréhensible, intervenir de la sorte avec des moyens à la James Bond à l’encontre d’une personne accompagnée d’une femme enceinte et d’un petit enfant était-il proportionné?

Qu’en est-il de l’action – très critiquée à l’époque – des autorités suisses pour résoudre la crise? Agirions-nous différemment aujourd’hui?

Les moyens diplomatiques classiques n’étaient d’aucune utilité, ils ne le seraient toujours pas dans une situation similaire. Il n’existe aucun manuel pour gérer ce genre de situation totalement inédite. Les Libyens ont fait semblant de négocier, mais ils n’ont jamais vraiment eu l’intention de le faire. Ils voulaient seulement se venger. Pour comprendre toute la situation, je souligne en outre qu’avant l’incident survenu dans l’hôtel où nous nous trouvons, la Suisse signifiait quelque chose d’extrêmement positif en Libye. Les Libyens voulaient s’inspirer des Suisses pour réformer leur système de santé, leur armée. Ils souhaitaient stimuler les échanges culturels. La situation a changé d’un jour à l’autre après l’arrestation. Nous ne pouvions pas anticiper ce brusque revirement.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette période?

Je n’ai vécu qu’une partie de l’expérience, puisque j’ai dû quitter le pays en avril 2009. Mais de mon temps sur place, au-delà des circonstances dramatiques, je retiens de très bons souvenirs sur le plan humain. Nous sommes devenus une famille avec Rachid (Hamdani) et Max (Göldi). Je me remémore en particulier le moment lors duquel nous sommes parvenus à faire retirer la plainte à l’encontre d’Hannibal Kadhafi. Nous pensions que cela suffirait à faire libérer les otages, nous avons débouché une bonne bouteille à l’ambassade! Par la suite, nous avons bien sûr déchanté. Rétrospectivement, je suis avant tout heureux que la crise se soit aussi bien terminée pour les deux otages.