Souterrains secrets

Les racines tentaculaires du barrage d'Emosson

Le complexe hydroélectrique puise ses forces hydrauliques dans les torrents du Trient jusque dans les entrailles du glacier d’Argentière. Visite guidée dans l'antre d'un barrage, majestueux par son architecture voûtée. Deuxième épisode de notre série

Il est 9h30 lorsque les premiers rayons lèchent l’arête effilée qui relie les sommets de la Croix de Fer et de la pointe du Van, désormais irisée. On devine derrière elle le village de Trient, son glacier et sa mythique cabane qui permet de rejoindre l’aiguille d’Argentière. Ce sera pour plus tard. Pour l’heure, il s’agit de rejoindre celui qui doit nous guider dans les méandres du barrage d’Emosson: son directeur Bruno Boulicaut. Nous avons jeté notre dévolu sur cette vieille dame en l’instant d’un battement de cils. Vraisemblablement à cause de son dos voûté, nous y reviendrons. Peut-être aussi parce que notre cœur s’est attendri face à celle qui est condamnée à occuper éternellement la deuxième place, devant la plus importante infrastructure de Suisse en termes de retenue d’eau: l’imposante (et pataude) Grande-Dixence.

Mais une autre particularité nous l’a rendue incontournable: sa double nationalité. Tentaculaire, l’infrastructure hydroélectrique a étendu ses racines aux quatre points cardinaux. A l’est, sur sol suisse, elle draine les eaux du Val Ferret, les torrents de Treutse-Bo, Planereuse, Saleina, et Trient,. A l’ouest, ce sont les eaux des bassins de l’Eau du Bérard qu’elle collecte dans le massif ferreux des Aiguilles Rouges. Au nord? Elle attend patiemment l’arrivée du printemps, et avec elle, l’eau cristalline des glaciers du Prazon et du Ruand français. Enfin, au sud, toujours assoiffée, elle s’est offert le privilège de s’immiscer dans les entrailles du plus célèbre glacier du monde, celui d’Argentière. Dans les gneiss du Mont-Blanc, sous quelque 150 mètres de glace, 40 puits recueillent l’or bleu. Ici, l’eau se joue malicieusement des frontières.

Une pieuvre franco-suisse

Comme pour nous rappeler que les excursions débutent presque toujours dans un parking, nous avons rendez-vous dans celui de Châtelard-Frontière, fantomatique village de la commune de Finhaut semblant avoir été abandonné ce jour-là par toute vie humaine. Et ce n’est ni l’envoûtante mélopée de l’Eau Noire qui sautille de rocher en rocher, ni la douane évidée qui nous rassureront sur cet abandon. Notre guide nous sort très vite de cette torpeur. Car le temps presse si nous voulons parcourir – rendre compte serait plus exact – des dizaines de kilomètre de galerie que recense cette gigantesque pieuvre.

Nous empruntons la minuscule télécabine de Barberine qui permet d’accéder au barrage en période hivernale. A l’origine, il fallait demander les clefs de la télécabine aux douaniers pour atteindre le barrage. Un train a originellement été construit entre Châtelard et le pied du l'infrastructure pour les centaines d’ouvriers – saisonniers italiens pour la plupart – qui ont œuvré pendant six ans, jour et nuit, été comme hiver entre 1969 et 1975, pour faire émerger une structure suffisamment solide pour retenir quelque 227 millions de mètres cubes d’eau.

Pour y parvenir, il a fallu aussi négocier avec les Chemins de fer fédéraux (CFF), titulaires de «tous les débits du bassin-versant naturel» et propriétaires du barrage de Barberine, désormais submergé par 40 mètres d’eau dans les eaux bleutées du lac d’Emosson. «L’abandon des locomotives à vapeur, pour cause de charbon rare et donc onéreux, ainsi que l’électrification du réseau ferroviaire suisse ont conduit l’ex régie fédérale à vouloir contrôler sa production d’énergie», raconte Bruno Boulicaut. Terminé en 1925, béni un 13 septembre, le barrage n’accumulait que 40 millions de mètres cubes. «Un volume très important pour l’époque, mais qui apparaît aujourd’hui comme relativement faible», rappelle le directeur.

France et Suisse ont dû également échanger des territoires pour permettre au barrage d’Emosson, dont l’un des ancrages se situait sur sol français, de voir le jour. «En 1963, les deux pays ont ratifié une convention permettant à l’infrastructure et à son bassin d’accumulation d’êtres situés en entier sur territoire suisse. Et à la centrale de Châtelard de résider intégralement sur sol français.» Aujourd’hui, c’est à parts égales que les deux voisins se répartissent l’énergie hydraulique produite, soit une production moyenne de 870 GWh par an que génèrent les centrales synchrones de Châtelard-Vallorcine et de La Bâtiaz, située à la sortie de Martigny. Au passage, relevons un passage croustillant de la convention qui rappelle que l’Etat français dispose en tout temps d’un stock dans le lac Léman, équivalent à une tranche d’eau de 15 centimètres.

«Le marché de l'électricité est fou»

1931 mètres d’altitude, une brise rafraîchissante accompagne notre arrivée au sommet du barrage-voûte d’Emosson, par opposition aux barrages-poids que sont la Grande-Dixence ou celui de Barberine. Outre rendre l’ouvrage esthétiquement sublime, sa forme arquée lui permet de reporter la pression de l’eau sur les flancs de l’infrastructure. Un barrage-poids, fort de sa propre masse, se suffit à lui seul pour contenir la pression. Nous nous engouffrons dans les premiers escaliers aux marches inégales qui doivent nous mener aux pieds de l’ouvrage, 177 mètres plus bas. Cinglant, l’air frais et humide fouette nos visages. Sous les lumières des néons, Bruno Boulicaut est intarissable en explications techniques pointues, méticuleux dans ses réponses. La seule contemplation de ses yeux qui s’illuminent lorsqu’il parle de son métier suffirait à justifier la rencontre. Il y croit, lui, à l’avenir de l’hydraulique, «cette énergie propre et immuable» jetée en pâture dans un marché fou, «où l’en arrive même à être payé pour en consommer».

A déambuler dans les huit galeries qui permettent de sonder l’état de la structure, nous retrouvons à intervalle régulier certains des instruments de mesure mécaniques – des pendules – qui surveillent les mouvements de l’édifice. «Ces derniers peuvent atteindre les 9 centimètres d’amplitude», détaille notre hôte qui insiste pour rappeler qu’un barrage doit être souple… Et perméable, «jusqu’à sept litres par secondes». Soit un léger filet d’eau que nous retrouvons aux pieds de l’ouvrage après avoir emprunté l’ascenseur de service niché en son cœur. Vu d’en bas, la construction est majestueuse et impressionnante. A quelques mètres, une petite porte blindée sert de vanne de vidange à l’infrastructure. Elle n’aura servi qu’une seule fois, le barrage d’Emosson n’ayant connu qu’une vidange en quarante années d’existence. Pour le plus grand plaisir des randonneurs ou des adeptes du canyoning et de l’escalade qui fréquentent le site.

Retour au sommet du barrage où nous attendons l’arrivée de l’hélicoptère qui doit nous emmener au glacier d’Argentière. Oui, vous avez bien lu, «l’engin compte se poser sur la mince route qui traverse l’ouvrage», nous annonce-t-on. Ah. «Vous êtes certain que les pales ne toucheront pas les glissières de sécurité?», «A-t-on vraiment le droit de se poser sur un barrage?», questionne-t-on pour calmer notre appréhension. L’inquiétude sera de courte durée étant donné l’élégance et la précision avec lesquelles le pilote manœuvre. Ou plutôt – soyons honnêtes – étant donné le faciès stéréotypé dudit pilote: lunettes Ray-Ban (modèle Aviator), épiderme hâlé et rides bienveillantes. Ne manquerait plus à l’image d’Epinal qu’un chewing-gum mâché avec décontraction. Ce ne sera pas le cas. Notre photographe dresse immédiatement son curriculum: «ancien pilote militaire». Tout juste. Nous voilà rassurés.

En route pour le glacier d'Argentière

Nous survolons à plusieurs reprises le lac d’Emosson avant de nous diriger vers le petit frère  de notre barrage qu’est le Vieux-Emosson. A 2205 mètres d’altitude, l’infrastructure vient d’être été relevée d’une vingtaine de mètres. A terme, cette nouvelle station de pompage-turbinage (Nant de Drance) produira 2,5 milliards de kWh par année, soit un peu moins que la centrale nucléaire de Mühleberg. Pour y parvenir, il a fallu creuser une caverne (194 mètres de long sur 52 mètres de hauteur) à 600 mètres de profondeur dans la montagne, soit l’équivalent du Palais fédéral. Là, six pompes-turbines draineront l’eau depuis le lac d’Emosson vers le Vieux-Emosson avant de la précipiter dans un puits vertical de 425 mètres pour la turbiner. Le temps nous manque malheureusement pour la visite de courtoisie. Après un bref survol du site, situé un peu plus haut, qui recense près de 800 empreintes des dinosaures – touristes nous demeurons en terres valaisannes –, nous prenons enfin la direction de ce qui a motivé notre visite du complexe hydroélectrique: le glacier d’Argentière.

C’est avec le souffle coupé que nous atterrissons à quelque 2060 mètres au-dessous du Mont-Blanc dont la pointe ce jour-là s’est drapée de nuages cotonneux. A notre gauche, en contrebas, le glacier d’Argentière fait peine à voir depuis que sa langue terminale s’est séparée du plateau supérieur, laissant apparaître l’abrupte roche. A droite de l’ancienne station d’arrivée du téléphérique d’Argentière, désormais démantelé, se trouve la porte tant attendue. Celle qui s’ouvre sur les 6 kilomètres de galeries horizontales qui permettent d’accéder aux 40 puits dont est truffé le glacier. «Aujourd’hui, seuls 12 de ces 40 puits sont actifs», explique Pierre-Loïc Laulagnet, le chef de la centrale de Vallorcine qui nous a rejoint pour nous conduire dans ce dédale de souterrains.

Il poursuit: «Et sur ces 12 puits, 3 d’entre eux captent le 90% des eaux du glacier d’Argentière.» Il faut dire que le parcours qu’empruntent les eaux ruisselantes demeure incertain. «Il y a quelques années, nous captions beaucoup plus d’eau sur le flanc droit du glacier. Désormais, c’est au centre que la majeure partie du captage est réalisée», ajoute Bruno Boulicaut. Le glacier a son propre rythme intérieur.

Sous 150 mètres de glace

Notre longue immersion dans les entrailles du gneiss débute par un exercice cardio-vasculaire qui se résume en 218 marches en fer piquées par l’humidité. Etonnamment, ce n’est ni le froid ni le vent qui nous glace, mais bel et bien les cliquetis incessants et spectraux que génère le complexe souterrain. Sous 150 mètres de glace, les prises d’eau recouvertes de grilles aux allures de mâchoire redirigent les flots – miracle de la gravité – vers la prise principale. De là, sous la chute de séracs de Lognan, une longue galerie de 2,6 mètres de diamètre rapatrie les eaux, 8,7 kilomètres plus bas, vers la centrale de Vallorcine-Châtelard où elles peuvent être turbinées.

«Encore 315 marches», lance Pierre-Loïc Laulagnet, un brin taquin, le doigt dressé vers un interminable escalier de fer dont on ne distingue pas la fin. 315 marches qui nous séparent d’un autre puits, susceptible d’être comblé par la glace. «Régulièrement, nous devons les déboucher. Nous disposons d’une chaudière qui nous permet de les arroser avec de l’eau à 41 degrés.» Il ne serait pas question que cette hydre sommeille en période estivale, là où le débit du «torrent» peut atteindre les 10 m3 par seconde. Nous n’aurons pas la chance d’observer l’obstruction de la cheminée, le long cylindre de glace ayant fondu.

Autre utilité de ce réseau souterrain: permettre l’étude des mécanismes de fluctuation du glacier. «Un cas unique au monde», commente Bruno Boulicaut en nous faisant découvrir l’antre du glaciologue, un étroit bureau éclairé par un néon blafard. L’actuel dispositif de surveillance – qui couvre non seulement la langue inférieure et la plus grande partie du plateau supérieur – permet, en effet, de disposer de tous les paramètres de la dynamique du glacier. Sur 6 kilomètres de longueur et 900 mètres d’altitude. Une mine d’or d’informations.

L’heure tourne, hélas, il est temps de retrouver les rayons du soleil. Et laisser derrière nous le tentaculaire animal continuer à s’abreuver pour satisfaire nos besoins énergétiques.


Le complexe hydroélectrique en chiffres

  • 227 millions de mètres cube, soit le volume d’eau retenu par le barrage d’Emosson, soit le deuxième plus grand de Suisse derrière la Grande Dixence.
  • 250 000 habitants, soit la taille de la ville que pourrait éclairer le complexe hydro-électrique.
  • 1931,50 mètres, soit l'altitude au sommet du barrage.
  • 6 ans, soit la durée en année de la construction de l'ouvrage.
  • 1975, soit la date de mise en service des installations.
  • 8,7 kilomètres, soit la longueur de la galerie reliant le glacier d’Argentière à la centrale de pompage-turbinage de Châtelard-Vallorcine.

Episodes précédents


Un Temps présent de 1973

Le magazine de la RTS diffusait en septembre 1973, quelques mois après la fin de la construction, un reportage de 28 minutes largement consacré aux conditions de vie des ouvriers saisonniers.

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