Martine Brunschwig Graf annonce tout de suite la couleur: elle est pressée. «Une affaire à régler à 14 heures.» Mais, une fois les deux vitello tonnato commandés dans ce petit restaurant italien du quartier genevois de Saint-Jean, elle se détend, se livre, évoque avec plaisir ses six premiers mois bien remplis à la tête de la Commission fédérale contre le racisme (CFR), raconte une anecdote – «à ne pas publier» –, en ravalant un début de fou rire. Et plaisante avec la serveuse.

La libérale genevoise a quitté la scène politique en automne dernier. Conseillère d’Etat de 1993 à 2005, conseillère nationale de 2003 à 2011, elle avait été pressentie pour succéder à Pascal Couchepin en 2009 et a toujours défendu avec conviction de vraies valeurs libérales. La politique active ne lui manque-t-elle pas? «Pas du tout!» répond-elle, du tac au tac, la tête bien droite. «Quand on commence quelque chose, il faut toujours songer à la fin, et surtout faire en sorte qu’elle soit aussi réussie que les débuts. J’ai décidé de partir à un moment où les gens étaient encore surpris que je parte. C’est ce qu’il fallait faire.»

Pas question pour autant de se reposer sur ses lauriers. Son mandat à la CFR l’occupe. Et il y a eu de quoi faire ces derniers temps. Dernier incident médiatisé: l’affaire du tweet d’un élu UDC zurichois, Alexander Müller, évoquant une «nuit de cristal» contre les mosquées. Il a été exclu de sa section locale. Et le procureur du canton s’est saisi du cas pour lui donner des suites judiciaires. «Le parti suisse a aussi pris ses responsabilités en condamnant clairement cet agissement et un autre acte similaire sur son site internet. Cette réaction est importante!»

Autre exemple: Martine Brun­schwig Graf, fan de football, en veut à Sepp Blatter, le patron de la FIFA. Après avoir soutenu une action contre le racisme pendant le Mondial 2010, il l’a banalisé en déclarant: «Sur le terrain, on dit parfois des choses qui ne sont pas très correctes. A la fin du match, c’est fini et on peut se comporter mieux au suivant.» «C’est choquant et déplacé de laisser entendre que cela se règle par un simple serrement de main à la sortie du match!» commente-t-elle, ravie du nombre de critiques provoquées par ces déclarations.

La stigmatisation grandissante des Roms, à cause du mauvais comportement d’une poignée d’individus, la préoccupe également. Tout comme les commentaires xénophobes qui foisonnent sur Internet et les réseaux sociaux, souvent de façon anonyme. «Mais interdire et censurer ne sert à rien. On ne lutte pas contre le racisme en supprimant les véhicules qui le répandent. Le racisme ronge les esprits et les cœurs, et ce n’est pas si simple de l’en extirper.» Parmi ses priorités, celle d’organiser des actions ciblées dans les domaines du monde du travail, des écoles et du sport.

Le vitello tonnato arrive. La Genevoise qui tient à ses racines fribourgeoises renvoie la petite assiette de pommes de terre et de légumes tendue par la serveuse: «Je ne les mangerai pas, vous pouvez les ramener en cuisine.» Et dévore les tranches de veau recouvertes de thon en sauce et de grosses câpres en cinq minutes chrono.

La lutte contre le racisme est une cause impopulaire. Trop réagir peut s’avérer contre-productif. Elle acquiesce. Tout est une question de dosage, dit-elle. «Le racisme ne se règle pas à coups de sermons, de pleurnicheries ou d’actions juridiques. Et la commission n’a pas l’intention de pondre des communiqués à tout-va. Nous devons rester crédibles, intervenir avec parcimonie et nous garder de dénoncer comme racistes des actes qui seraient l’œuvre de fous.»

Et le syndrome «mythe de Sisyphe», n’est-ce pas un peu décourageant? «Nous sommes là pour lutter contre la banalisation du racisme et dénoncer des cas sérieux. Mais, on le sait, un ther­momètre n’a jamais supprimé la fièvre…» glisse-t-elle les yeux malicieux, cachés derrière ses lunettes au cadre épais.

Alors que son prédécesseur, Georg Kreis, avait maintes fois dénoncé les «dérives de l’UDC», Martine Brun­schwig Graf ne veut jeter la pierre à personne. Elle ne compte pas sermonner qui que ce soit: «Il y a des racistes dans tous les partis.» Elle rencontrera d’ailleurs des représentants des différents partis politiques cet automne, «comme partenaires». Pour discuter, évoquer les limites du racisme, définir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. L’UDC a répondu favorablement à l’invitation. Même si certains de ses représentants revendiquent depuis belle lurette la suppression de la CFR et de la norme antiraciste, le fameux article 261 bis du Code pénal. «D’autres l’ont aussi fait», relativise Martine Brunschwig Graf. «Le parti est en tout cas ouvert à la discussion.»

Elle-même a expérimenté le racisme de près. «De mère catholique mais de père juif, j’ai eu une éducation juive. On m’a parfois traitée de «sale juive» à l’école.» Et pas plus tard qu’il y a environ six mois, elle a reçu une lettre, anonyme, lui disant que Hitler avait «mal fait son travail». Martine Brunschwig Graf, qui en a vu d’autres, boit une gorgée d’eau et sourit. «Vous savez, dans ce genre de cas, j’ai presque pitié de l’auteur. Se cacher ainsi derrière un anonymat doit être le signe d’une grande souffrance.»

Le temps tourne, mais il nous reste une vingtaine de minutes. Un petit dessert? «Non, je mange toujours léger à midi.» On commande deux expressos. Pendant ses mandats politiques, son attitude pro-Israël lui a parfois valu des critiques féroces. Ne l’a-t-on jamais accusée de partialité comme présidente de la CFR? «Pas vraiment. Seuls des journalistes alémaniques m’ont posé la question. Mais je fais attention.»

Elle se replonge dans sa jeunesse. Les initiatives xénophobes de James Schwarzenbach, dans les années 70, l’ont marquée, dit-elle: «Le climat, à l’égard des Italiens notamment, était d’une extrême violence.» Ses parents tenaient un restaurant du côté de Fribourg. Elle y a travaillé comme chef de service. «Nous avions des employés de différentes nationalités et organisions les 24 décembre une fête pour ceux qui ne pouvaient pas rentrer. J’ai très rapidement été sensibilisée aux différentes cultures.»

Elle remonte plus haut dans l’arbre généalogique. Sa grand-mère maternelle venait d’Italie du Nord. Et ses arrière-grands-parents paternels étaient des juifs alsaciens, arrivés en Suisse à la fin du XIXe siècle, «faire la seule chose que les juifs pouvaient faire à l’époque: travailler comme colporteurs». «On est finalement tous l’étranger de quelqu’un», glisse-t-elle. On recommande deux expressos.

Troisième d’une famille de huit enfants, Martine Brunschwig Graf s’attelle à retracer la généalogie de la famille de son père. «J’ai commencé à m’y lancer en 2002, quand j’étais encore conseillère d’Etat.» Elle est pour l’instant remontée jusqu’à la moitié du XVIIIe siècle. Et a même trouvé des informations du côté de Valparaiso, au Chili. «C’est une entreprise passionnante. Comme une grande énigme à résoudre avec des stades où l’on reste parfois bloqué. Les juifs à l’époque n’étaient pas considérés comme des citoyens et donc pas inscrits dans des registres: la seule manière de retrouver certaines traces est de mettre la main sur des contrats de mariage.»

Et le roman qu’elle compte écrire? «J’y pense depuis l’âge de 6 ans. J’aime raconter les histoires. Il paraît que j’ai un don pour ça. Alors peut-être qu’un jour…»

Son taxi va arriver. Elle nous quitte en glissant en passant, les yeux rieurs, des anecdotes sur ses expériences avec des chauffeurs de taxi «sacrément machistes». Sur la table, elle laisse deux petits chocolats qu’elle n’a pas touchés.

«Avec le restaurant de mes parents, j’ai vite été sensibilisée aux différentes cultures»