Le Parti radical-démocratique (PRD) et le Parti libéral suisse (PLS) décideront samedi d'unir leurs destinées. Réunis d'abord séparément puis ensemble au Casino de Berne, leurs délégués décideront de se passer la bague au doigt et voteront leurs nouveaux statuts. Du point de vue juridique, la fusion ne sera toutefois effective qu'au début de l'année prochaine. Grand connaisseur de l'histoire du radicalisme et du libéralisme, Olivier Meuwly en profite pour publier un essai sur l'évolution de la droite en Suisse*.

Le Temps: Du point de vue historique, comment qualifier la fusion entre les radicaux et les libéraux? Est-ce un aboutissement? Une étape? Un accident? Olivier Meuwly: C'est l'aboutissement d'un processus qui remonte à 1894, lorsque le Parti radical-démocratique a été fondé à Olten. C'était une première fusion entre les tendances libérales et démocrates. Ces deux forces cohabitaient au sein du groupe radical des Chambres fédérales. Mais la fondation du Parti socialiste, en 1888, et l'introduction de l'initiative populaire, en 1891, qui a donné de nouvelles armes aux partis minoritaires, ont rendu ce groupe parlementaire ingérable. Libéraux et démocrates ont alors décidé de s'unir. Samedi, on achève le cycle ouvert en 1894.

- Cette première fusion avait-elle trouvé le même écho dans toutes les régions du pays?

- Non. A Zurich, d'où le mouvement était pourtant parti, en Suisse romande, à Bâle-Ville, les rapports étaient différents. Il n'y avait pas de clivage religieux. On s'est alors contenté de rapprochements, mais personne n'a parlé de fusion. La querelle autour du nom du nouveau Parti libéral-radical en Suisse alémanique est révélatrice de cette situation. Outre-Sarine, parce que le changement s'est opéré en 1894, le conflit entre libéral et radical paraît abstrait, car les deux termes se recoupent et sont perçus comme un pléonasme. Notez que l'avant-projet prévoyait même une appellation anglaise «Free liberal» qui aurait été le sommet du truisme.

- A Genève et dans le canton de Vaud, radicaux et libéraux conserveront une certaine autonomie après la fusion nationale. Combien de temps faudra-t-il pour gommer les différences sociologiques qui demeurent vives sur ces deux territoires?

- C'est effectivement plus difficile dans ces deux cantons. Mais comme la fusion se fait sur le plan fédéral, libéraux et radicaux de ces deux cantons se posent aussi la question. Ils ont officiellement sept ans pour régler le problème. La pression étant ce qu'elle est, ils n'auront pas le choix.

- A propos de la fusion, vous dites que «la nouveauté du discours reste discrète». Devrait-elle s'accompagner d'une révolution du message, notamment en cette période de crise financière?

- Pas d'une révolution, mais les partis fusionnés devraient en profiter pour renouveler leur message. J'ai toujours plaidé pour que le discours philosophique précède le discours institutionnel. Cela n'a pas été le cas. Mais les difficultés économiques du moment offrent l'occasion de proposer un autre discours.

- Vous insistez sur l'«aptitude de l'UDC à réconcilier nombre de Suisses avec leur histoire». En quoi le PRD et le PLS ont-ils fauté sur ce point?

- Ils ont toujours été des facteurs d'équilibre entre les catholiques, les conservateurs, les socialistes, mais ils n'ont pas perçu les basculements de la fin des années 1960 et 1980. Leur pragmatisme efficace leur a fait perdre le contact avec les réalités sociales en mutation. Ils n'ont pas été capables d'«historiciser» ces changements sur le terrain.

- Alors que l'UDC y est parvenue. Mais ne confond-elle pas histoire et mythe?

- Oui, mais cela importe peu, car l'UDC n'a fait que combler un vide. Entre le message de l'UDC, qui ne vaut pas pipette d'un point de vue historique, et celui de la gauche, un autre discours historique aurait été possible si les radicaux avaient compris le désarroi des Suisses.

- Ce désarroi a-t-il été particulièrement perceptible au moment de la crise des fonds en déshérence et des travaux de la Commission Bergier?

- Sans doute, mais ça a commencé avant. La Commission Bergier est le couronnement d'un processus plus ancien. Souvenez-vous du 700e anniversaire de la Confédération, du slogan «La Suisse n'existe pas». Cela a ébranlé l'âme suisse. Et c'est là que le grand déballage des fonds en déshérence est intervenu. C'était une étape de plus dans un processus de dénigrement systématique qui a fait passer la Suisse pour un Etat brigand. Au lieu de revenir à l'histoire de la Suisse, les radicaux ont laissé partir les missiles entre une gauche qui avait un bagage scientifique important et les batteries blochériennes. Ils auraient pu avoir un discours critique plus équilibré, mais ont failli à leur mission.

- Vous mettez aussi Expo.02 au passif du Parti radical, notamment parce que ce sont deux radicaux, Jean-Pascal Delamuraz et Franz Steinegger, qui ont porté ce projet.

- Expo.02 aurait pu n'être qu'un épiphénomène. Mais le fait de comparer la Suisse à un nuage abstrait en a fait l'aboutissement du slogan «La Suisse n'existe pas». Et l'absence de drapeaux a aussi marqué les esprits. Comment les radicaux ont-ils pu accepter cela? Cela a contribué au sentiment qu'ils n'étaient plus nécessaires.

- Comment, au-delà de la fusion de samedi, entrevoyez-vous l'avenir des droites suisses? D'autres fusions sont-elles possibles?

- Il y a différentes hypothèses possibles. Le parti fusionné doit se profiler comme une force de centre droit capable de concilier le libéralisme et l'étatisme, surtout avec la crise financière qu'on traverse. Ce sera difficile. Sur le papier, je suis d'avis que cette force de centre droit libérale doit englober le PDC. Mais je suis persuadé qu'on va continuer d'avancer sur deux pieds. Je vois mal un rapprochement significatif du nouveau PLR et du PDC. Ils ont des vécus différents selon les cantons. Cela dit, si la droite libérale parvient à imposer un discours novateur, elle pourra profiter des problèmes que traverse l'UDC et prendre ses dissidents sous son aile. Dans le cas contraire, l'UDC regagnera en intérêt et les membres du Parti bourgeois-démocrate y retourneront. En d'autres termes, la droite libérale doit montrer que son discours novateur et modéré a droit de cité.

*«La liberté cacophonique. Essai sur la crise des droites suisses», par Olivier Meuwly, Editions Slatkine, Genève, 2008, 220 pages.