Valais 

Radovan Vitek a fait passer ses intérêts avant ceux de Crans-Montana

Les rapports commandés par les communes du Haut-Plateau au sujet des Remontées mécaniques de Crans-Montana Aminona (CMA) ont enfin été rendus publics. Ils tendent à prouver que le président et l’actionnaire majoritaire de CMA n'ont pas respecté la loi

L'homme fort des Remontées mécaniques de Crans-Montana Aminona (CMA), le milliardaire tchèque Radovan Vitek, a «violé son devoir de fidélité» envers la station valaisanne, au profit de ses propres intérêts. C'est ce qui ressort des rapports commandés par les communes du Haut-Plateau, dont le contenu vient d'être rendu public grâce à une action groupée de la presse. Visé par le même reproche, Philippe Magistretti, président du conseil d'administration de CMA, réfute. 

Actionnaires minoritaires de CMA, les communes de Crans-Montana, Icogne et Lens s’estimaient lésées par leur partenaire majoritaire dans la station, Radovan Vitek. Elles jugeaient nettement surévalué le montant de 35 millions de francs, pour lequel CMA a acheté fin 2016 CMA Immobilier (CMAI), l’entreprise qui gère les parkings et les restaurants du domaine skiable et qui était alors propriété de CPI Property Group, la holding du milliardaire. Ce rachat avait été couplé à une augmentation de capital de CMA de 50 millions de francs.

La parution de ces rapports arrive certes tardivement: sur le plan civil, le préjudice a été réparé, en novembre dernier, avec le rachat de CMAI par Radovan Vitek au prix où il l’avait vendue. Mais ces analyses, basées sur les documents fournis à leurs auteurs par les communes, confirment que le montant de la transaction était surévalué et qu’il aurait dû logiquement être sept fois moins élevé, pour s’approcher des 5 millions. Cette surévaluation a entraîné pour les communes, qui possèdent 11% du capital de CMA, un préjudice estimé à 2,6 millions de francs. 

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Vitek et Magistretti connaissaient les conséquences

Les documents tendent à prouver que les conséquences de cette double opération étaient connues de Radovan Vitek et de Philippe Magistretti, respectivement membre et président du conseil d’administration de CMA. Les deux hommes savaient que l’augmentation de capital de 50 millions de francs devait permettre l’acquisition de CMAI, puisque cette transaction est notamment décrite dans un courrier envoyé à l’Etat du Valais en novembre 2016, un mois avant qu’elle n’ait lieu. Or, à aucun moment ils n’en ont informé les actionnaires, alors que l’article 628 alinéa 2 du Code des obligations les y contraint. Il y a donc «bien eu violation formelle» de cet article selon les rapports.

Les deux hommes ne pouvaient pas non plus ignorer que le prix de la transaction était surfait, parce que les actions de CMAI détenues par CPI ont, notamment, été comptabilisées, dans le bilan 2016 de la holding, à hauteur d’environ 15 millions de francs. Or ils siègent tous les deux au conseil d’administration de CPI.

Au fil des pages des différents rapports, les reproches faits aux deux hommes – et en particulier à Philippe Magistretti, qui signe le contrat de vente des actions de CMAI alors qu’il représente en même temps les intérêts de CPI – s’accumulent, soulignant notamment qu’ils ont «violé leur devoir de fidélité vis-à-vis de CMA, dès lors qu’ils ont fait passer les intérêts de CPI avant ceux de CMA».

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Des rapports «truffés d’inexactitudes matérielles et à charge»

Ces critiques, Philippe Magistretti les réfute entièrement. «Les auteurs des rapports ne pouvaient qu’arriver à ces conclusions avec les éléments qu’ils avaient entre les mains», avance-t-il, précisant que les informations sur lesquelles se basent les rapports sont «incomplètes et pas toutes pertinentes». Le président de CMA dénonce par ailleurs des rapports «inutiles, non pertinents, tendancieux, truffés d’inexactitudes matérielles et à charge», mais il préfère tourner la page, estimant qu’il n’y a aucune nécessité de revenir sur ce qu’il s’est passé, puisque l’affaire est classée depuis des mois, grâce à l’accord trouvé entre les différentes parties, à savoir le rachat de CMAI par Radovan Vitek.

Cette dernière transaction, que les auteurs des rapports jugent dans l’intérêt de tous, rend caduques toutes les actions civiles, évoquées dans les rapports et que les communes auraient pu engager, puisque réparation a été faite. Mais les divers documents évoquent aussi le dépôt de plaintes pénales contre le conseil d’administration de CMA, pour faux dans les titres, obtention frauduleuse d’une constatation fausse, escroquerie et gestion déloyale. Or, les communes n’ont jamais donné suite, décidant de ne pas agir en justice.

«Le plus important pour nous, c’était que la transaction soit corrigée. Ce qui a été fait», explique David Bagnoud, président de Lens et représentant des communes au sein du conseil d’administration de CMA au moment des faits. Un autre élément soulevé dans un des rapports pourrait expliquer l’inaction des communes. Il y est spécifié que le dépôt de plainte les conduirait à perdre tout soutien de Radovan Vitek et de CPI, «qui sont au demeurant le poumon économique de CMA».

L’enquête pénale suit son cours

Si les communes n’ont pas actionné la justice, cette dernière s’en est chargée toute seule. Le Ministère public valaisan s’est saisi du dossier en octobre déjà. Procureur général, Nicolas Dubuis confirme que l’enquête suit son cours. Elle en est «au stade de la procédure préliminaire. La police cantonale est chargée d’un mandat d’investigation avant ouverture d’instruction, décerné par le Ministère public.» La justice valaisanne déterminera qui des auteurs des rapports ou des administrateurs de CMA se rapproche le plus de la vérité.

Cette procédure, Philippe Magistretti ne la craint pas. «Je n’ai rien à me reprocher, dit-il. J’ai l’intime conviction de n’avoir rien fait de répréhensible.» Le rachat de CMAI par Radovan Vitek n’est-il pas la preuve du contraire? «Non, répond-il. J’estime que cette opération est mauvaise pour le bon fonctionnement de CMA, puisqu’il serait préférable d’avoir toutes les entités du domaine skiable sous un même toit. Mais elle démontre notre volonté d’être à l’écoute de nos partenaires, même très minoritaires.»


Les rapports (en PDF)

Le rapport Altenburger.

Le rapport Gard.

Le rapport Kinzer du 9 octobre 2018.

Le rapport Kinzer du 16 octobre 2018.

Le rapport Kinzer du 28 octobre 2018.

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