La sérénité pourrait être retrouvée sur le Haut-Plateau. Radovan Vitek, l’actionnaire majoritaire des remontées mécaniques de Crans-Montana (CMA), rachète CMA Immobilier, la société au cœur du litige qui l’oppose aux communes de Crans-Montana, Lens et Icogne. Il débourse 35,4 millions de francs, le montant auquel il l’avait vendue à CMA en décembre 2016. Jugeant cette somme surévaluée, les communes, actionnaires minoritaires de CMA, s’estimaient lésées. Pour s’expliquer, Radovan Vitek a reçu Le Temps dans sa résidence de Crans-Montana.

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Le Temps: Vous avez décidé de racheter CMA Immobilier, pour apaiser les tensions sur le Haut-Plateau. Peut-on également y voir un aveu de votre part concernant la surévaluation lors de la transaction de 2016?

Radovan Vitek: Non, pas du tout. La semaine passée, je me suis rendu au Japon pour un voyage d’affaires. A mon retour, j’ai été choqué par l’ampleur qu’a prise cette affaire. Je n’avais plus l’impression d’être à Crans-Montana, mais à Beyrouth. Pour permettre un retour à la sérénité, j’ai proposé de racheter CMA Immobilier au prix auquel je l’ai vendue en décembre 2016. Bien que je sois actionnaire majoritaire de CMA, j’ai souhaité obtenir la bénédiction des personnes avec qui je négociais, à savoir le conseiller d’Etat Christophe Darbellay, le président de Lens, David Bagnoud, et le représentant des communes au sein du conseil d’administration, Laurent Bagnoud. Dès que je l’ai obtenue, nous avons communiqué sur ce rachat.

Le Ministère public a confirmé avoir ouvert une enquête préliminaire pour explorer l’aspect pénal de cette affaire. Vous la craignez?

Je ne la crains pas. J’ai revendu CMA Immobilier, car sa raison d’être n’était que fiscale. Il fallait regrouper sous un même toit les remontées mécaniques, les restaurants et les parkings de la station. La société comprend quatre parkings et dix restaurants. Elle était valorisée à plus de 35 millions de francs à fin 2016. Je ne pouvais pas la vendre à un montant inférieur. La querelle avec les communes naît du fait qu’elles ont pris le prix historique de 7 millions pour faire leurs calculs. Mais depuis, j’ai acheté des terrains, des restaurants et créé le club d’altitude de Cry d’Er. Je suis convaincu que CMA Immobilier vaut le prix que j’investis pour la racheter, à savoir 35,4 millions de francs. Ce montant n’est pas surévalué.

Vous n’avez rien à vous reprocher?

Rien du tout.

Si j’investis à Crans-Montana, c’est que je m’y sens bien. J’aime cet endroit. J’y habite depuis près de quinze ans

Radovan Vitek

Depuis le mois d’avril et la fermeture du domaine skiable en pleines vacances de Pâques, les relations sont tendues sur le Haut-Plateau. Est-ce possible de faire table rase du passé et de repartir du bon pied?

Il y a trois communes qui sont actionnaires minoritaires de CMA. Cela représente, en tout, 21 conseillers communaux. Avec 19 d’entre eux, il n’y a aucun problème. La raison d’être des deux derniers – le président de Crans-Montana, Nicolas Féraud, et sa vice-présidente, Nicole Bonvin Clivaz – c’est la guerre avec CMA. Même s’il n’y a pas de problème, ils vont en créer. Dans le seul but d’obtenir quelques voix de plus lors des prochaines élections, ils sont en train de détruire la station. Personnellement, j’ai toujours cru en une coopération sereine avec les communes pour construire l’avenir de la station, mais le traitement que je reçois est inacceptable.

Qu’est-ce qui vous pousse à investir dans le ski, un secteur en décroissance?

En arrivant à Crans-Montana en 2003, je ne voulais pas investir dans les remontées mécaniques. Je me suis intéressé à un projet hôtelier à Mérignou, au pied des pistes sur le parking de la télécabine de Cry d’Er. Quand vous êtes prêt à investir 200 millions de francs dans un projet hôtelier, vous voulez que les remontées mécaniques soient à la hauteur. Or, elles avaient besoin d’un rafraîchissement. L’un des télésièges était plus âgé que moi. J’ai donc décidé d’acheter 10% des actions de CMA. Puis, petit à petit, grâce à des augmentations de capital et le rachat des parts d’autres actionnaires, qui m’ont supplié pour que je le fasse, j’en suis arrivé à détenir 85% de la société. Mais à la base, ce n’était pas le plan.

Vous êtes actionnaire majoritaire d’un grand groupe international, CPI Property Group, qui vaut près de 10 milliards de dollars. Que représente CMA pour vous?

CMA est l’une des 350 filiales de CPI. Avec ses 100 millions, elle représente 1% du bilan. L’année dernière, CPI a fait des bénéfices de l’ordre de 900 millions de francs. On gagne de l’argent à Berlin, à Prague, partout dans le monde sauf à Crans-Montana. Les montants que j’ai investi dans CMA, c’est le profit que je réalise en un mois et demi avec CPI. Je les amortis donc assez vite. Pour moi, ce sont des cacahuètes et on m’embête avec ça.

Si ce sont des cacahuètes, pourquoi continuer d’investir dans les remontées mécaniques de Crans-Montana?

Si j’investis à Crans-Montana, c’est que je m’y sens bien. J’aime cet endroit. J’y habite depuis près de quinze ans. C’est ici que mes enfants passent leurs vacances. Il faut avoir un certain attachement pour investir près de 100 millions dans un petit village au milieu des Alpes. Ce n’est pas New York. Par ailleurs, ce n’est pas dans mes habitudes d’abandonner les projets dans lesquels je me lance. Je les finis toujours. Je continuerai donc d’investir selon les besoins de CMA.

Les personnes qui vous critiquent pointent souvent du doigt votre absence de vision pour CMA. Vous en avez une?

Il faut être bête pour émettre de telles critiques. Avant que je ne devienne actionnaire majoritaire, la vision d’avenir de CMA était celle des banques. L’idée était de réduire de moitié la taille de la station. Le domaine skiable serait passé de 140 à 80 kilomètres de pistes.

Je ne suis pas un politicien qui doit rendre des comptes. Je n’ai pas besoin de m’expliquer. Si je le fais aujourd’hui, c’est que j’en ai marre de toutes ces critiques qui me visent

Radovan Vitek

Cela ne nous dit pas quelle est votre vision.

Je veux faire de Crans-Montana la plus belle station des Alpes. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Il y a un réel problème de lits froids. Les hôtels ont fait place aux résidences secondaires. Je vais donc essayer d’y apporter une partie de la réponse en construisant un hôtel et des appartements à Mérignou. Si je vois que ça marche, je pourrais en faire de même sur les trois autres parkings qui m’appartiennent.

Vous avez donc toujours cette vision de station intégrée, à l’américaine, où le client skie, dîne et dort chez vous?

Cette idée d’offrir une expérience totale de A à Z au client existe toujours. Elle a simplement pris du retard, depuis une année, à cause de querelles microscopiques avec les politiques de la région.

Cette vision du tourisme peut être transposée en Suisse?

Cela fonctionne partout dans le monde, ça doit donc aussi être le cas en Suisse. Mais c’est très difficile avec les différents intérêts locaux. C’est pourquoi ma porte est toujours ouverte et les gens qui s’inquiètent peuvent venir me voir. Je suis persuadé que si on arrive à attirer plus de touristes à Crans-Montana, cela sera bénéfique pour tous les acteurs de la station. Je ne suis pas leur ennemi.

Vous êtes très discret, vous n’apparaissez jamais dans les médias. Est-ce que vous ne gagneriez pas à être plus connu, ici à Crans-Montana?

Je suis un père de famille, un citoyen comme les autres. Je ne suis pas un politicien qui doit rendre des comptes. Je n’ai pas besoin de m’expliquer. Si je le fais aujourd’hui, c’est que j’en ai marre de toutes ces critiques qui me visent.

Ces critiques pourraient-elles vous abattre au point de vous voir quitter Crans-Montana?

C’est le rêve du président et de la vice-présidente de Crans-Montana, mais cela n’arrivera jamais. Dans vingt ans je serai encore là.


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