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Dans son appartement de la banlieue de Zurich, Raffaela Zollo tourne les vidéos qu’elle diffuse sur sa chaîne YouTube.
© Joseph Khakshouri

Portrait

Raffaela, 25 ans, trans et youtubeuse professionnelle

Youtubeur ressemble au job de rêve: gagner de l’argent en racontant sa vie devant une caméra. Alors que la plupart ne dépassent pas le stade de l’argent de poche, la Zurichoise parvient à en vivre

Talons aiguilles, longs cils noirs et cheveux rose fluo: Raffaela Zollo ne compte pas passer inaperçue. Des groupes d’adolescents s’agglutinent autour d’elle, les yeux brillants, dans l’espoir d’obtenir un selfie. Elle sourit et s’exécute. D’habitude, la jeune femme transgenre de 25 ans, youtubeuse professionnelle, fait son show toute seule dans son salon, devant l’objectif de sa caméra.

Ce soir de fin décembre au Hallenstadion de Zurich, elle vit son moment de gloire. Raffaela Zollo, alias Raffa’s Plastic Life, a remporté trois prix: ceux d'«étoile montante» des réseaux sociaux, de «briseuse de tabou» et celui qui récompense le «contenu de l’année» lors du Tubecon, un événement où des hordes d’adolescents ont pu rencontrer leurs stars. Pas de comédien américain, ni de chanteur britannique, mais des gens d’à côté.

Idoles

Pour le grand public, ce sont de parfaits inconnus. Mais sur les réseaux, les youtubeurs attirent des milliers de spectateurs en exposant leur vie. On y trouve un mélange de conseils de coiffure ou de maquillage, de blagues ou de canulars, de trucs pour adeptes de jeux vidéo et de réflexions adolescentes sur le sens de la vie.

A 20 ans, gagner de l’argent en racontant sa vie dans sa chambre peut ressembler au job de rêve. La plupart ne dépassent pourtant pas le stade de l’argent de poche, tout en lorgnant les vraies idoles, comme Roman et Heiko Lochmann, alias die Lochis. Les deux frères allemands, dont les apparitions provoquent larmes et cris perçants, comptent 2,4 millions d’abonnés sur leur principale chaîne YouTube. Raffaela Zollo, avec 200 000 followers Instagram au compteur, n’en est pas là, mais elle a fait le pari d’être youtubeuse. Il y a deux mois, elle a abandonné son travail de vendeuse dans une boutique de diamants vers la Bahnhofstrasse à Zurich pour se consacrer à sa communauté de fans. Elle reste évasive sur ses revenus, qu’elle estime toutefois suffisants pour tourner, «à peu près équivalents à un salaire moyen de vendeuse». Elle a lancé sa propre marque de faux cils, qu’elle vend en ligne. Ses revenus viennent aussi des clics sur YouTube. Sur la plateforme, chaque clip publicitaire placé au début d’une vidéo rapporte 100 francs à partir de 100 000 vues.

Dans ses clips, la jeune femme se tourne en dérision, joue de son apparence et raconte son quotidien avec humour. Dans l’une des vidéos les plus visionnées, «Sugardaddy makeup tutorial» (près de 400 000 vues), elle distille des conseils de maquillage en parodiant une jeune bimbo. «C’est 100% d’ironie», dit-elle. Elle a choisi son nom, Raffa’s Plastic Life, en référence à son corps entièrement refait. «J’ai eu six opérations: les seins, le vagin, la bouche, le nez, les pommettes et le contour des yeux.» Mais sur Internet, c’est son «authenticité» qui fait son succès, affirme-t-elle. Avec une bonne dose de franc-parler et de confiance en elle, elle raconte aussi sa transition, commencée il y a dix ans dans un petit village des Grisons.

Rafaella Zollo a grandi à Poschiavo, 3500 habitants, dans une vallée du sud des Alpes près de la frontière avec l’Italie. «Il n’y avait pas de gay affiché, pas de trans, aucun repère auquel m’accrocher lorsque je suis arrivée à la puberté. Je me sentais femme dans un corps de garçon et je ne comprenais pas ce qui m’arrivait», raconte-t-elle. Un jour, alors qu’elle regarde Grande Fratello, une émission de téléréalité italienne, elle découvre Sylvie, transgenre. Pour l’ado de 14 ans, c’est une révélation. «C’était moi!» s’exclame-t-elle. Elle glisse une lettre sous l’oreiller de sa mère, dans laquelle elle explique vouloir changer de sexe. «Elle a accepté mon choix immédiatement.» A 16 ans, elle commence à visiter un psychologue, elle prend des hormones à 18 ans et réalise une chirurgie de changement de sexe à 19 ans.

La vingtaine et un CFC de vendeuse en poche, Rafaella Zollo décroche un emploi à Zurich. Depuis la ville de banlieue où elle s’est installée, elle dévore les vidéos de youtubeurs américains, ces «self-made-stars». Nombre d’entre eux évoluent dans la communauté LGBT et se servent de leur tribune sur les réseaux pour questionner les normes et les codes ambiants. «J’espère à mon tour servir de modèle. J’aimerais dire aux jeunes que c’est difficile d’être différent, mais qu’il faut rester soi-même», philosophe Raffaela Zollo.

Un marché en expansion

Les marques ne sont pas passées à côté du phénomène et la plupart, après avoir fait appel à des stars comme égéries, ont intégré des influenceurs, ces meneurs d’opinion, à leurs plans de campagne. Pour atteindre à moindre coût un public très jeune qui n’ouvre pas les journaux et ne possède pas de TV, elles se tournent vers ces nobody néanmoins célèbres sur les réseaux sociaux, où parler de soi relève du sport d’élite.

Un écosystème s’est développé, avec ses conseillers en entreprises et ses stars qui montent et descendent au gré des algorithmes. «Prendre une photo d’une bouteille de Coca ne suffit pas; pour vendre, il faut susciter des émotions et raconter de belles histoires. Cela fonctionne selon l’un des plus vieux principes de la publicité: le bouche à oreille», souligne Henrik Kammermann, de Picstars, une entreprise basée à Zurich spécialisée dans la chasse aux «talents» sur Internet. Les influenceurs apportent aux marques un ingrédient précieux: leur proximité avec le public leur donne une aura d’authenticité. Mais, contrairement aux affiches dans la rue, sur Instagram la publicité ne dit souvent pas son nom. Le marché est devenu tel qu’en Allemagne, les autorités sont parties à la traque aux réclames cachées sur les réseaux. Rien de tel en Suisse: «La loi contre la concurrence déloyale dit qu’il est interdit de tromper le client, mais dans les faits, la pratique est très libérale», souligne Thomas Meier, de la Commission suisse pour la loyauté en publicité.

Raffaela Zollo dit être contactée «à peu près cinq fois par semaine» par des marques de thé, de chaussures ou de cosmétiques, qui lui proposent de parler de leurs produits contre rémunération. Elle affirme «refuser systématiquement» ces sollicitations. Difficile à concevoir, tant la tentation est grande de gagner quelques centaines ou milliers de francs supplémentaires avec un placement de produit. Mais le coût serait trop élevé, assure-t-elle: elle en perdrait sa «crédibilité».

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