50 ans de raffinage de brut, des canalisations souterraines d’eau usée construites dans les années 60 qui ont fui jusqu’aux assainissements partiellement réalisés en 2013 et 2014, mais aucune trace d’hydrocarbures dans la nappe phréatique. Selon les documents en possession du Temps, les analyses des eaux souterraines réalisées dans la partie valaisanne du site de la raffinerie Tamoil détectent un additif de l’essence, parfois en quantité importante, mais aucune trace d’hydrocarbures, de toluène, de benzène, etc. Une situation incompréhensible pour les experts consultés par Le Temps.

Depuis que Tamoil a annoncé l’arrêt du raffinage à Collombey, les Valaisans craignent de rester avec une friche industrielle sur les bras, sans rien pouvoir exiger de l’industrie. Le problème, c’est qu’en l’absence d’une pollution de la nappe phréatique en aval du site, la loi ne permet pas de demander un assainissement. Des travaux ne sont jugés nécessaires qu’en cas «d’atteinte ou de danger concret d’atteintes aux biens à protéger».

Comment le raffinage de pétrole peut-il ne laisser aucune trace détectable des produits utilisés? Faut-il remettre en cause les analyses effectuées entre 2008 et 2012, telles que le service de protection de l’environnement de l’Etat du Valais les a transmises au Temps? Des prélèvements d’eau sont effectués quatre fois par année dans trois piézomètres situés le long du mur d’enceinte de la raffinerie, trois à l’intérieur du site et trois autres à l’intérieur et à l’extérieur du dépôt de Collombey.

En 2007, le puits B à l’extérieur du mur en bentonite de la raffinerie affiche en septembre et en décembre, des taux de méthyl tert-butyl éther (MTBE) au-delà des normes fixées par l’ordonnance sur les sites pollués dans les secteurs de protection des eaux souterraines, soit 100 microgrammes par litre. Dans les années qui suivent, les mesures montrent systématiquement la présence de cet additif de l’essence, mais à des seuils inférieurs aux normes d’assainissement. On trouve aussi du MTBE dans l’un des piézomètres du site de stockage des cuves à Collombey. Selon les explications données par l’Etat du Valais, «l’origine de la pollution du puits B n’a pas pu être déterminée avec précision […] Les niveaux relevés suggèrent plutôt des fuites d’ampleur limitée du réseau de canalisations d’eaux usées. Globalement, une tendance à la baisse a été observée depuis 2007», ce que confirment les documents en possession du Temps.

Ces derniers ont été soumis à trois experts de l’environnement. «C’est impossible que l’on ne trouve que du MTBE dans les puits, il est toujours accompagné d’autres polluants», estime Jean-Louis Walther, expert indépendant en technologie des eaux qui a déjà mené des investigations sur l’impact environnemental de la raffinerie et connaît donc la réalité du site. «Les hydrocarbures se dissolvent en partie dans l’eau et l’on en trouve toujours une bonne palette sous forme de traces, c’est pourquoi je mets en cause la plausibilité des analyses qui m’ont été présentées», dit-il. «La profondeur à laquelle on fait des prélèvements dans la nappe phréatique et la vitesse de pompage de l’eau sont deux facteurs qui peuvent influencer les résultats obtenus», explique un second expert de l’assainissement des sites pollués qui souhaite rester anonyme. «Le MTBE se disperse alors que certains hydrocarbures flottent et que d’autres plus lourds se trouvent au fond des piézomètres», dit-il. «Le mode de prélèvement permet donc de modifier sensiblement les résultats obtenus et l’on ne trouve évidemment que ce que l’on cherche». Une analyse que partage Jean-Louis Walther.

Les prélèvements et les analyses sont effectués par une entreprise mandatée par Tamoil qui les transmet ensuite au canton. Les documents ne précisent pas la profondeur à laquelle les échantillons d’eau sont prélevés mais donnent d’autres informations qui laissent penser que la nappe phréatique est polluée. «Le taux d’oxygène beaucoup trop bas est le signe de la présence importante de matière organique en décomposition. Les fortes variations du pH ainsi que du potentiel Redox indiquent aussi la présence de polluants et une activité chimique inhabituelle dans cette nappe phréatique», analyse Jean-Louis Walther. «Il pourrait s’agir d’une pollution par plus d’une centaine de produits tels que des hydrocarbures, du benzène, etc.» Le benzène s’évapore très facilement et demande certaines précautions lors du prélèvement et du stockage des échantillons. «Le flacon en verre d’un litre, utilisé à Collombey pour les prélèvements des substances volatiles, est beaucoup trop grand pour ce type d’analyse. Il permet l’évaporation du benzène à l’intérieur du flacon et lors de manipulations de son contenu», estime Jean-Louis Walther.

«S’il y a plus de MTBE que d’autres produits détectés, cela peut être expliqué par la solubilité plus grande du MTBE par rapport aux hydrocarbures, à sa faible biodégradabilité et au mur en bentonite empêchant ou limitant la propagation d’une phase d’hydrocarbures flottant sur la nappe phréatique», répond Cédric Arnold, chef du service de la protection de l’environnement. «Une autre explication serait une perte de MTBE pur, par exemple à partir d’une vanne insuffisamment étanche». Des hypothèses contestées par Jean-Louis Walther. «Les hydrocarbures surnageant se dissolvent toujours en partie dans l’eau», estime-t-il. «Il est impossible que le mur construit dans les années 60 retienne la quasi-totalité des polluants au point qu’on ne trouve plus rien dans la nappe à l’aval», explique-t-il.

L’Etat du Valais peut-il garantir aujourd’hui qu’il n’y a pas d’hydrocarbures flottant à la surface de la nappe, à l’extérieur du site? Cédric Arnold répond en rappelant l’investigation historique et technique détaillée faite entre 2001 et 2003, soit il y a plus de douze ans. Au cours de celle-ci, des échantillons ont été prélevés à différentes profondeurs, dans les piézomètres et dans les fouilles en surface de la nappe. Ces analyses n’ont pas montré de pollution suffisante pour classer le site dans la catégorie de ceux qu’il faut assainir selon la loi, mais leur résultat n’a pas été publié. Une surveillance a par contre été mise en place, laquelle correspond aux analyses en possession du Temps.

En mai 2009, suite à une décision d’assainissement, de nouveaux contrôles ont été effectués à l’intérieur de la raffinerie. «Lors du forage du puits d’intervention n°5, une pollution par des hydrocarbures a été constatée. Nous avons dès lors exigé que ce puits soit intégré au programme de surveillance des eaux souterraines et avons demandé des investigations supplémentaires», poursuit Cédric Arnold. Reçues en novembre dernier, ces données ont permis à l’Etat d’exiger l’élimination de la source de pollution. Des enquêtes détaillées sur leur origine sont encore en cours. «Nous venons aussi de mandater nous-mêmes un bureau d’ingénieurs pour procéder à l’échantillonnage et l’analyse des eaux souterraines dans 14 piézomètres à l’intérieur et à l’extérieur du mur d’enceinte», explique-t-il.

Serge Stoll est chercheur et enseignant à l’Institut Forel en Sciences de la Terre et de l’Environnement. Après avoir parcouru les analyses de pollution de l’air et de l’eau de la raffinerie, il en fait une critique globale. «Si des polluants dépassent les normes autorisées, il conviendrait de procéder à une analyse de fond de la situation», estime-t-il. «Dans tous ces documents, Il y a beaucoup de données, mais ce ne sont pas toujours celles qui seraient utiles pour comprendre la situation. Surtout, il n’y a pas d’interprétation des résultats. Dès lors, que font-ils de tous ces chiffres?»