Devant la justice

Laurent Ségalat a bel et bien tué sa belle-mère mais on ne saura jamais vraiment comment, ni pourquoi. Dans un réquisitoire relevé, le procureur général, Eric Cottier, a estimé pouvoir se passer ici d’un mobile et de l’arme du crime car toute une série d’éléments matériels désignent le généticien comme l’auteur de ce meurtre. «Même avec des lacunes, il n’y a qu’un seul verdict possible. La culpabilité.» Appelant le Tribunal criminel de La Côte à faire montre de mesure, le Ministère public a demandé rien de moins qu’une peine privative de liberté de 16 ans.

Les oubliettes

Il était dans un grand jour, même si ce dossier n’est pas franchement idéal pour l’accusation. Eric Cottier l’a lui-même reconnu. Laurent Ségalat est «une personne remarquable» qui aime la famille et l’humain, qui veut faire le bien, qui sait mettre sa grande intelligence au service d’une bonne cause. Même lui, procureur général vaudois, pourrait être traversé par l’envie que cet homme soit innocent. Comme le sont tous les proches du prévenu qui préfèrent tant – et c’est bien compréhensible – la thèse de l’accident ou celle encore plus farfelue du rôdeur qui n’a rien volé.

Là s’arrêtera l’élan de bonté (dans son trémolo, le conseil des parties plaignantes, Me Jacques Barillon, n’en aura aucun) du magistrat. Pour Eric Cottier, les juges doivent oublier ces propos qui viennent du cœur pour se fier à la raison. Dans une démonstration, longue de près de trois heures, le procureur général a dépeint un Laurent Ségalat parfois cachottier, souvent manipulateur et calculateur. Dans sa vie mais aussi lors de l’enquête. Le Ministère public en est convaincu: l’accusé a menti sur son emploi du temps ce 9 janvier 2010 pour retarder son arrivée à Vaux-sur-Morges, il a également menti sur l’origine de ses blessures et sur le récit des événements.

Aux yeux d’Eric Cottier, le doute n’est plus permis. Catherine Ségalat a bel et bien été agressée et frappée avec un objet contondant. Peut-être a-t-elle aussi fait une chute dans l’escalier. Elle s’est défendue et a ainsi causé les lésions au visage de son beau-fils. Cela ressort des rapports des experts, qui privilégient grandement un acte de violence plutôt qu’un accident.

Pour le rapport dissident et privé de Dominique Lecomte, médecin légiste parisienne, le Ministère public n’aura que du mépris. «Ce scénario invraisemblable peut prendre le chemin des oubliettes.» Quant à la théorie de la vidange gastrique, développée par un médecin zurichois pour fixer l’heure du décès ou du choc, celle-ci n’a pas davantage convaincu le magistrat.

Traces de sang sur ses vêtements et sous le col de sa chemise, boutons manquants, ADN du prévenu sous les ongles de la victime, projections de gouttes sur le mur laissant penser que Catherine Ségalat s’est trouvée debout dans la pièce au moment des coups, absence de sang sur le bottin et le téléphone que le prévenu dit avoir utilisés avant de se laver, sont autant d’indices qui réduisent à néant sa version du sauvetage désordonné d’une belle-mère découverte agonisante.

Turbulences

Se refusant à inventer un mobile ou à s’aventurer sur le terrain de l’arme du crime – «Il n’y a pas besoin de combler ce vide à tout prix» –, Eric Cottier a tout de même précisé que l’utilisation par Laurent Ségalat d’un marteau était une possibilité assez faible et que la piste de l’argent restait peu étayée. Le procureur général estime toutefois que la reprise de la librairie de son père, Roger-Jean Ségalat, là où travaillait également la victime, était source de passablement de turbulences financières et affectives.

Quant au doute qui sera plaidé ce vendredi par la défense, l’accusation a déjà rappelé que celui-ci devait être sérieux et s’imposer à l’esprit de façon objective pour pouvoir profiter au prévenu.