La tendance plus marquée à la délinquance des jeunes immigrés par rapport aux Suisses du même âge n'est pas un artifice des statistiques, Martin Killias en est persuadé. C'est une réalité, en tout cas s'agissant des jeunes en provenance de pays de l'ancienne Yougoslavie, estime le criminologue actif aujourd'hui à l'Université de Zurich après avoir longtemps enseigné à Lausanne. Mais une étude qu'il a menée avec une équipe de chercheurs en Bosnie et en Suisse tend à invalider l'hypothèse d'une culture de la violence que ces jeunes importeraient en Suisse.

Les recherches de Martin Killias montrent que la délinquance juvénile est plus faible en Bosnie qu'elle ne l'est en Suisse chez des jeunes immigrés provenant des pays des Balkans et appartenant aux mêmes tranches d'âge.

C'est donc plutôt les problèmes rencontrés par ces jeunes en Suisse qui expliqueraient qu'ils commettent davantage de délits, estime le professeur. Une conclusion qui contredit l'une des thèses favorites de l'UDC, et qui n'est pas sans incidence à un mois du vote sur l'initiative en faveur de la naturalisation par les urnes: le récent sondage commandé par la SSR montrait que les craintes liées à la criminalité des jeunes immigrés étaient le principal argument des partisans de l'initiative (LT du 26.04.2008).

Manque de structures

Martin Killias estime peu plausible que l'écart constaté soit dû à une migration systématiquement plus importante des jeunes délinquants, alors que ceux qui ne commettent pas de délits resteraient au pays. L'échantillon de population étudié en Suisse comprend en effet des ressortissants des pays des Balkans nés en Suisse ou qui y sont arrivés très jeunes.

Si le facteur culturel lié au pays d'origine n'est pas déterminant, cela signifie aussi que des causes telles que les traumatismes subis durant la guerre n'ont pas l'importance qu'on leur reconnaît parfois.

«Les résultats de mon enquête ne signifient nullement que ce serait la faute des Suisses, précise Martin Killias. Ce qui est en cause, ce sont les structures d'intégration mais surtout le fait que les parents immigrés semblent moins encadrer leurs enfants que les Suisses. Notamment durant le temps libre. Cette moindre disponibilité des parents immigrés est en partie liée aux moyens financiers dont ils disposent, mais dépend avant tout des mentalités.»

A titre de mesure préventive, l'étude suggère dès lors, notamment, un meilleur encadrement scolaire du temps libre des élèves. En revanche, Martin Killias ne croit pas que l'expulsion des jeunes délinquants puisse offrir en soi une réponse politique adéquate au problème, même si elle peut se justifier dans des cas individuels.

Le criminologue et son équipe ont utilisé la méthode de la délinquance dite auto-reportée en sondant directement des jeunes dans des classes en Suisse et en Bosnie. Une méthode qui permet d'approcher le «chiffre noir» de la délinquance non révélée aux autorités (lire ci-dessous).

C'est notamment sur des enquêtes de ce type que Martin Killias se fonde pour dire que la surreprésentation des étrangers dans les statistiques policières et judiciaires de la criminalité reflète bel et bien une réalité. Le criminologue ne croit pas, en particulier, que ces chiffres puissent s'expliquer, comme le font certains de ses collègues, par une propension plus grande des victimes à dénoncer les infractions subies. «Lors des nombreux tests que nous avons menés depuis vingt ans, une telle hypothèse ne s'est jamais vérifiée», souligne Martin Killias.