Quelle politique touristique le canton de Fribourg veut-il mener dans ses Préalpes? Cette question sera au centre du débat demain au Grand Conseil, qui doit se prononcer sur l'octroi d'un crédit de 25 millions de francs - soit un montant situé juste en dessous du référendum financier obligatoire - pour renouveler pas moins de six installations mécaniques disséminées dans les montagnes du canton (LT du 07.11.2008). Le coût total des investissements se monte à 58 millions. L'Association régionale de la Gruyère (ARG) a d'ores et déjà décidé d'allouer une aide de 11 millions. Le restant des investissements devra être avancé par les sociétés de remontées mécaniques.

Président de Gruyère Tourisme, le député socialiste Raoul Girard se montre, malgré sa casquette, très sceptique face à ce saupoudrage. Alors que la neige devient une denrée rare en basse montagne, il préférerait que le canton ait le courage d'effectuer des choix, de façon à renforcer des pôles touristiques comme Charmey ou Moléson.

Le Temps: Vous êtes très critique envers le saupoudrage décidé par le Conseil d'Etat. Pour quelles raisons?

Raoul Girard: Ce saupoudrage était fortement déconseillé dans un rapport que l'ARG avait commandé en 2003 au professeur Francis Scherly, de HEC Lausanne. Aujourd'hui, on va à l'encontre de ce que préconise cette étude. Il ne s'agit pas de donner des crédits en blanc, mais bien sous conditions. L'une d'entre elles est justement le rapprochement des sociétés de remontées mécaniques. Le document suggère de réaliser des fusions, afin que des choix stratégiques, entrepreneuriaux, soient opérés. Au lieu de cela, on se retrouve dans une situation où on essaie de faire plaisir à tout le monde, sans oser prendre de décision.

- Pourquoi n'a-t-on pas suivi les propositions de cette étude?

- Tant que l'on ne conditionnera pas le prêt des crédits à une fusion des sociétés, on n'obtiendra rien. Il existera toujours des intérêts divergents. Tout le monde souhaite moderniser ses remontées mécaniques. Je veux bien. Mais lorsqu'il y a des fonds publics en jeu et que cela ne va manifestement pas dans la bonne direction, l'autorité politique ferait bien d'imposer ses vues. Surtout quand elle a commandé des rapports qui argumentent dans ce sens.

- La Gruyère touristique est donc la proie d'une guerre de clochers de la part de ses stations?

- Le terme est un peu fort. Mais tout le monde craint d'être prétérité au profit des autres. Ce n'est pas au politique de choisir quelle station doit être ciblée sur l'été ou l'hiver. Mais si vous créez une société unique avec un conseil d'administration, qui a une réelle vision de son entreprise, les choix seront vite effectués. Pour cela, il faut développer un concept, une stratégie marketing. Or il n'y en a absolument pas.

- Quelle est la santé financière des stations des Préalpes fribourgeoises?

- Selon le rapport Scherly, la situation financière des remontées mécanique est préoccupante. Or on veut maintenant réinvestir dans ces stations à la santé fragile. C'est inquiétant. D'autant plus qu'après les installations, elles voudront des canons à neige. Mais je ne suis pas sûr qu'elles auront les moyens d'assumer leurs coûts d'exploitation. Surtout, les collectivités publiques refuseront de subventionner ce type d'appareils. Avec le réchauffement climatique, il y a de moins en moins de neige. Les stations vont donc s'endetter pour des télésièges qui ne serviront guère.

- Pourront-elles trouver les 22 millions qui manquent pour financer leurs installations?

- C'est la grande interrogation. J'ai l'impression que d'aucuns prient pour que certaines stations ne trouvent pas l'argent qui leur manque. Ce qui permettrait de limiter les investissements. Ce n'est pas ainsi qu'on résout les problèmes.

- Le Conseil d'Etat soutient que la multiplication des télésièges permettra de développer le tourisme estival. Est-ce un argument pertinent?

- Oui, pour autant que l'on concentre ces investissements sur quelques pôles. Mais les saupoudrer partout, ça n'a aucun sens. D'ailleurs, devant les délégués de l'ARG, les représentants des stations ont clairement indiqué que ces infrastructures devaient être construites pour l'hiver, et qu'elles ne doperaient en aucun cas le tourisme estival.

- La Gruyère doit-elle développer deux ou trois pôles touristiques et miser sur le tourisme doux pour le restant de son territoire?

- Ce serait une solution. Si on avait une vision globale de la région, on pourrait envisager un concept de remontées mécaniques en certains endroits et développer le tourisme estival ailleurs, où la neige fait souvent défaut.

- Pensez-vous que les responsables des remontées mécaniques ont profité de la bonne santé financière du canton pour demander cet arrosage de subventions?

- Il est clair que c'est plus facile pour un canton de consentir des investissements quand il dispose d'une solide assise financière. Si tel n'était pas le cas, je pense que le rapport Scherly de 2003 aurait soudainement ressurgi d'un tiroir... Malgré la crise, nous sommes encore dans une période où il est possible de boucler un budget convenablement. Il sera toutefois plus délicat pour les collectivités publiques de payer leur part des investissements en 2012 ou 2013.

- Si le projet est accepté par le Grand Conseil, allez-vous lancer le référendum?

- Non. Remettre en cause ce paquet global signifie mettre en péril le premier projet sur la liste, le téléphérique de Moléson, dont la concession arrive à échéance en 2012. Or cette réalisation présente un intérêt régional, voire supra-régional. Si la population pouvait s'exprimer, je ne suis pas sûr qu'elle approuverait le saupoudrage général. Je regrette cette façon de faire. Il aurait été préférable de voter d'abord sur Moléson, puis de conditionner les dépenses supplémentaires à une fusion des sociétés de remontées mécaniques.