Portrait

Raoul Imbach, le diplomate qui chante

Le Valaisan est le numéro deux de l’ambassade de Suisse aux Philippines et le numéro un des chanteurs de salsa à Manille. Rencontre avec un homme qui vit le jour et la nuit

Que se passe-t-il lorsqu’on a 10 ans et que tout à coup, un hélicoptère balance au-dessus de la ville des flyers avec votre nom écrit dessus? «Un drôle de rêve, un truc tellement fou que tu bascules dans un autre monde», se souvient Raoul Imbach. Un demi-siècle plus tard, c’est à mi-temps que le Valaisan (59 ans aujourd’hui) arpente cet autre monde, celui de la scène et des paillettes. Il montre un CD, le dernier sorti, Tribute to the Philippines, enregistré à Manille avec son groupe The Wild Tortillas. Musique salsa, des cuivres, des guitares, des tambours chinois, un clavier. «Bini Bini», qui signifie «mademoiselle» en tagalog (langue locale), est un gros succès. De même que «Huli Ka Na», interprété avec un groupe de rap local. Sur la vidéo postée sur YouTube, on voit Raoul débouler en Harley-Davidson, lunettes noires, jeans, baskets et casquette, puis se transformer en personnage de dessin animé (effet très réussi).

En parlant de casquette, Raoul en possède deux, celle de chanteur et celle de diplomate. Il est en ce moment même conseiller d’ambassade à Manille (le numéro deux derrière l’ambassadeur). Mais sitôt l’habit et la solennité diplomatiques ôtés, il revêt le costume et la légèreté de l’artiste. Avant les Philippines, il a mené cette double vie au Costa Rica, en Russie, en Corée, en Bolivie, à Los Angeles, au Vietnam, là où le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) l’a missionné. Comme trace de son passage, il a chaque fois remis à son pays d’accueil un album composé sur place.

Le rigolo de Sion

Retour en enfance, à Sion. Raoul avait gagné le très couru concours de «La Grande Chance», un télécrochet populaire à l’époque (genre «Graine de star») et entamait une série de concerts. Il chantait Bécaud, Aznavour, Distel. «Mais plus qu’une voix, j’étais surtout une présence et un rigolo», se souvient-il. Sur scène avec l’OSR, le gamin se permet d’arrêter de chanter, de se tourner vers les musiciens et de leur dire: «Mais vous jouez faux!» La salle a bien ri. Gosse précoce donc, et filou. «Lorsque je faisais la queue avec ma mère au supermarché ou à la poste, je disais aux gens que je voulais bien leur chanter quelque chose à condition de me placer avec maman en tête de la file.» Son joli brin de voix a un jour mué et Raoul a remisé ses rêves de chanteur célèbre.

Certes, à 16 ans, il s’essaie au rock and roll qui tolère les voix imparfaites, fonde le groupe Okazz qui a failli participer à une première sélection pour l’«Eurovision», puis renonce. Priorité est alors donnée aux études. Le collège à Sion, la maturité achevée à New York puis dans l’Ohio. Il parle bien l’anglais et la Shell Oil Company le recrute et en fait vite son chef de bureau romand. Mais Raoul s’ennuie, rêve de voyages. Il s’inscrit à l’Institut des hautes études internationales à Brig. Passe par la case Berne, est nommé employé de chancellerie à l’ambassade d’Autriche à Vienne en 1985. La prochaine destination l’entraîne au Costa Rica. Il rencontre sur place un guitariste compositeur, se souvient alors qu’il est lui-même né avec le rythme dans l’âme et les jambes. Le vice-consul (son titre à l’époque) ouvre le jeudi soir sa maison de San José à tous les musiciens.

«Les ambassadeurs que j’ai côtoyés m’ont tous soutenu, ils ont su faire la part des choses. L’image de la Suisse quand je chante est celle d’un pays joyeux, dynamique, ouvert»

Il visite le Pérou, revient avec en tête une chanson du crooner Ricardo Montaner, reprend en français 15 de ses tubes, réalise un album avec ses musicos du jeudi soir. Mais c’est au Vietnam en 2002 que sa carrière de Singing Diplomat démarre vraiment. «Je suis par nature assez modeste mais je peux revendiquer le titre de père de la salsa dans ce pays», confie-t-il. Trois albums avec son propre band vietnamien, une centaine d’élèves qui suivent ses cours, des concerts (jusqu’à 1500 personnes) et ce couronnement avec un show à l’Hanoi Opera House accompagné par un orchestre philharmonique.

La star des Philippines

Inconnu en Suisse, célèbre ailleurs. Etonnant. Encore plus surprenant sans doute est la liberté accordée à notre fou chantant. Représenter aux heures ouvrables la Confédération puis chalouper on stage jusque tard dans la nuit, n’y a-t-il pas là un risque de voir la réputation de pondération de la Suisse écornée? Réponse de Raoul: «Les ambassadeurs que j’ai côtoyés m’ont tous soutenu, ils ont su faire la part des choses. L’image de la Suisse quand je chante est celle d’un pays joyeux, dynamique, ouvert. Et si critiques il y a eu, elles n’ont pas été émises en interne mais par d’autres chancelleries, la française notamment, sans doute un peu jalouses.»

Preuve que la hiérarchie a couvert et apprécié les performances scéniques de son drôle d’émissaire, Raoul and The Wild Tortillas ont été invités à animer le spectacle de Noël du DFAE en 2012 à Berne. Raoul Imbach est actuellement en vacances aux Mayens-de-Sion, dans le chalet familial. Il était reparti aux Philippines fin avril afin d’y achever son mandat. Il prendra ensuite sur place une année sabbatique. Il va animer le samedi soir sur Channel 19 un talk show titré: «Une soirée avec Raoul». Musiques, entretiens avec des people locaux et recettes de cuisine. Raoul, qui est un fin cuistot, devrait apparaître en toque au piano et vanter en chanson les bienfaits de la raclette et autres fondues.


Profil

1958. Naissance à Sion.

1969. Participation à la finale de «La Grande Chance».

1987. Naissance en Californie de sa fille Céline.

2002. Arrivée au Vietnam.

2013. Nommé à Manille.






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