Mon frère, ma sœur (2/5)

Raphaël et Olivia Pedroli, frère et sœur, avec la musique dans le sang

Lui, avec Les Petits Chanteurs à la gueule de bois, et elle vivent et concrétisent leur métier très différemment. Ils partagent en revanche un même attrait pour la nature, hérité de leurs parents

Cette semaine, «Le Temps» s’amuse à portraiturer ces fratries dont les membres se ressemblent (ou non).

Episode précédent:

Les Défayes de Leytron, au nom du vin

Olivia et Raphaël Pedroli nous ont donné rendez-vous à la réserve du Fanel, au bord du lac de Neuchâtel, côté fribourgeois. Parce que c’est à mi-chemin entre leur lieu de résidence actuel, Botterens (FR) pour lui, Colombier (NE) pour elle. Mais pas que. Ce lieu, où affluent nombre d’ornithologues amateurs et professionnels, représente aussi de beaux souvenirs.

«Petits, nous venions ici avec notre père pour observer les oiseaux», se souvient Raphaël. Munis d’un calepin, le grand frère et sa petite sœur notaient chaque espèce observée. «J’arrivais à peine à écrire à l’époque», sourit Olivia. Cela faisait plus de trente ans qu’ils n’avaient pas remis les pieds ici. «Je suis contente d’être à nouveau là», indique-t-elle, le regard tourné vers le lac.

Partenaires de jeux

Dans les années 1980, les deux enfants passaient beaucoup de temps ensemble. «Nous étions partenaires de jeux. Et de bagarre aussi», rigole Olivia. Ils vivaient alors à Neuchâtel, dans une maison située à l’orée d’une grande forêt, leur terrain de jeu préféré. Leurs parents, tous deux biologistes, les emmenaient sans cesse dans la nature, pour observer la faune et chercher des mille-pattes, objets d’étude de leur mère. Leurs vacances, ils les passaient au Tessin, leur terre d’origine, dans un véritable rustico isolé, sans électricité. «Ce lieu, c’est l’essence de ce qui nous lie. Nous avons été élevés parmi les châtaigniers et le granit», image Olivia.

Aujourd’hui, à 37 et 40 ans, les deux Neuchâtelois parviennent à vivre pleinement de leur musique. Raphaël comme membre des Petits Chanteurs à la gueule de bois (PCGB), qui enchaînent les concerts pour présenter leur nouvel album pour enfants, De Pied en cap, sorti en mai. Olivia Pedroli, elle, vit surtout de créations artistiques interdisciplinaires. Pour l’automne, elle prépare Les Volontés, un projet audiovisuel mêlant musique, théâtre, chant, vidéos et archives sonores, qui sera présenté au Théâtre de Vidy, au TPR et au Nebia.

De leurs parents, le frangin et la frangine ont hérité un goût prononcé pour les grands espaces, l’air frais, la tranquillité. L’aîné habite «en cambrousse», comme il dit. «Je suis souvent en représentation, avec beaucoup de monde autour de moi. Alors j’ai besoin de pouvoir me retirer au calme.» Sa sœur aussi. Pour elle, l’environnement est même devenu une «véritable préoccupation d’ordre plus général», qui se reflète dans ses œuvres.

Ensemble, Raphaël et Olivia débattent, digressent, se marrent, se taquinent. Le duo est uni par une belle complicité. Il est complémentaire, aussi. Fonceuse, un peu têtue, exigeante, elle aime avant tout créer, composer, expérimenter. «La scène, ce n’est pas mon domaine de prédilection, je suis plutôt rat de laboratoire.» Lui, c’est tout l’inverse. Plutôt relax et détaché – trop parfois, se dit-il –, il vit pour la scène. «Avec Les Petits Chanteurs, nous jouons les amuseurs publics. C’est tout ce que j’aime!» Pourtant, il y a quinze ans, leurs carrières respectives prenaient une tout autre direction.

A l’époque, après avoir terminé la Swiss Jazz School à Berne, Raphaël jouait de la batterie dans une multitude de groupes, occupant une fonction de sideman. Olivia, elle, se destinait à l’enseignement en suivant l’Ecole normale à Bienne et se contentait de chantonner dans sa chambre. Et puis, un jour, elle a présenté ses compositions à une jam chez des amis, où se trouvait un représentant du Caprices Festival.

Scotchant, bluffant

La Suisse romande découvrait alors Lole. Festi’neuch, Paléo, première partie d’Alain Bashung, la petite sœur s’est soudainement retrouvée sous les feux des projecteurs. Mais pas de quoi faire jalouser le grand frère. Au contraire. «Quand j’ai découvert ses morceaux, ça m’a scotché! J’ai trouvé ça bluffant!» Pendant cinq ans, Raphaël officie même comme batteur pour Lole.

En 2009, cette dernière part pour l’Islande, y travaille avec le grand Valgeir Sigurdsson et rentre en ayant ôté son masque. Désormais, sur scène, elle ne sera plus Lole mais Olivia Pedroli. Sa musique prend alors des couleurs classiques, qui n’ont plus besoin de la batterie de son frère. «Mais cette décision n’était pas liée à une volonté de m’émanciper de lui», tient-elle à préciser. Au moment où leurs chemins se séparent, Raphaël se fait embarquer par Les Petits Chanteurs à la gueule de bois, qui cherchaient un batteur aussi déjanté qu’eux. «J’ai intégré le groupe un peu par hasard. La manière dont la mayonnaise a pris, ensuite, a quelque chose de miraculeux.» Par la suite, ils se fréquentent moins, l’une et l’autre absorbés par leurs projets personnels.

La mort du père

Il y a cinq ans, cependant, un pénible événement les rapproche de nouveau. Jean-Carlos, leur père, est atteint d’un cancer et doit se faire soigner à Crans-Montana. Les trentenaires «lâchent tout», pour se rendre à ses côtés. Logeant chez un ami, ils passent ensemble plusieurs mois dans les montagnes valaisannes, où leur père finira par les quitter. «De telles épreuves vous poussent à revenir à l’essentiel», souligne Raphaël. Tous deux se disent aujourd’hui contents qu’il ait pu finir ses jours dans la montagne. «Mais si on avait pu, on l’aurait volontiers emmené au Tessin…»

Et puis viendront les enfants. Raphaël a deux garçons, de 4 et 2 ans, ainsi qu’un «beau-fils» de 13 ans. Olivia est mère d’un petit de 2 ans. Devenir parents a aussi créé de nouveaux liens. «Nous essayons de faire en sorte que nos enfants se voient le plus régulièrement possible», précise Olivia. En marchant dans la réserve, les deux Pedroli reviennent sur les dernières anecdotes de leurs bambins. Puis se replongent dans leur propre enfance. «Tu te rappelles quand je t’ai tapée pour enregistrer ta réaction au micro et que je suis allé faire écouter ça tout fièrement aux parents?» interroge Raphaël. Eclats de rire partagés.

Aujourd’hui, chacun semble avoir trouvé la voie qui lui convient. Le sideman est devenu un showman. La chanteuse pop-folk a retrouvé ses premières amours, plus discrètes, pour le classique et la composition. Le frère et la sœur jouent parfois ensemble aux fêtes de famille. Mais pas sur scène. «Nous sommes investis dans des choses trop différentes», estime Olivia. Elle n’exclut toutefois pas que cela se reproduise un jour.

Prochain épisode: Ada et Luigi Marra.

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