Sécurité

Les ratés de La Brenaz, nouvelle prison genevoise

Série noire pour l’établissement ouvert depuis trois mois. La directrice a fait un burn-out, le gardien-chef a dû être remplacé, les soucis techniques se sont succédé et un détenu a réussi à monter dans un fourgon de convoyage avec tout un attirail pour s’évader

Comment un détenu a-t-il bien pu sortir de la prison genevoise de La Brenaz et monter dans un fourgon de convoyage en portant sur lui une clé pour menottes, un couteau suisse, un téléphone portable et deux sprays au poivre? L’enquête pénale entourant cette évasion finalement ratée apporte déjà quelques éléments de réponse. En raison d’un certificat médical, l’homme était dispensé de passer au détecteur de métal et la fouille, opérée sur place par les gardiens, a été visiblement beaucoup trop superficielle pour repérer des objets scotchés autour de ses parties intimes.

Direction décimée

Cette affaire tombe fort mal alors que le bâtiment flambant neuf de 100 places, une extension inaugurée cet automne dans la précipitation et en grande pompe par le conseiller d’Etat Pierre Maudet, a déjà connu une série de problèmes techniques. Des serrures qui dysfonctionnent, des détecteurs de fumée qui se déclenchent avec la vapeur des douches dans les cellules ou encore un mois durant lequel certains détenus sont payés sans pouvoir travailler en raison de l’ouverture échelonnée des ateliers.

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L’établissement navigue surtout avec un commandement décimé. La directrice, soumise à une forte pression pour tenir les délais de cette ouverture dans un contexte difficile, a fait un burn-out et est en arrêt depuis fin novembre. Le surveillant-chef, gravement malade, a dû être remplacé par un responsable d’étage moins expérimenté venu de Champ-Dollon.

Déjà sanctionné

Pour couronner le tout, le 7 janvier dernier, comme l’avait révélé la Tribune de Genève, un détenu, la trentaine, multirécidiviste du cambriolage et autres délits – dont tout de même le port d’un petit pistolet-mitrailleur Uzi chargé dans la selle de son scooter –, tentait de se faire la malle devant la clinique dentaire de l’hôpital après une halte de triage au Palais de justice. Ce natif d’Annemasse, qui avait réussi à se défaire de ses menottes lors du transport, a agressé les convoyeurs – des agents de la société Securitas – à l’aide du spray, de coups et de morsures. Maîtrisé grâce à l’arrivée de renforts, le détenu est retourné à la case prison avec, en prime, un placement en cellule forte.

En 2014, alors qu’il se trouvait encore à Champ-Dollon, le même individu avait déjà essayé de s’éclipser, mais sans violence cette fois, par la porte d’une salle d’attente des HUG. Il avait été sanctionné pour ces faits par la direction générale de l’Office cantonal de la détention qui connaissait donc sa propension à prendre la clé des champs. Mais cette information n’a visiblement pas accompagné son transfert à La Brenaz en exécution anticipée d’une peine de 4 ans, un appel étant encore pendant contre ce jugement.

Deux enquêtes pénales

Procédure pénale en cours oblige, Laurent Forestier, porte-parole de l’Office cantonal de la détention (OCD), ne s’exprime pas sur cette affaire mais tient à préciser que «les choses sont prises au sérieux et examinées dans le détail». Quant au contexte plus général dans lequel évolue La Brenaz, il souligne que «l’établissement est encore en phase d’adaptation et n’a pas atteint sa vitesse de croisière». Les postes de gardiens sont tous pourvus, ajoute-t-il, avec un souci de «panacher les jeunes et les plus anciens».

De son côté, le Ministère public a lancé deux enquêtes s’agissant de la récente tentative. La première, menée par le procureur Dario Nikolic, est ouverte contre le détenu pour lésions corporelles. La seconde, conduite par le procureur général Olivier Jornot avec le concours de l’Inspection générale des services, est ouverte contre inconnu pour assistance à l’évasion. Une norme qui vise la complicité active ou passive. «Il s’agit d’analyser tout le processus afin de déterminer comment ce détenu s’est procuré le matériel, comment il a passé la sécurité et comment s’est déroulée la phase de convoyage», précise le patron du Ministère public.

Démarche suspecte

Pour le moment, le détenu se mure dans le silence. Il est de notoriété publique que de nombreux objets sont introduits en prison par des voies obscures mais l’ampleur de l’attirail en question suscite l’étonnement de nombre d’observateurs. Plus encore, c’est la manière avec laquelle le détenu a pu passer la sécurité qui interpelle. Les images de vidéosurveillance, saisies dans le cadre de l’enquête, montrent que l’homme se déplace avec une démarche particulière suggérant que le matériel est scotché sous son pantalon. Muni d’un certificat qui lui épargne le magnétomètre — sans doute en raison d’une valve placée dans la boîte crânienne après le retrait d’une tumeur au cerveau — il a fait l’objet d’un simple contrôle par palpation.

Du côté des surveillants, la ligne de défense consiste déjà à soutenir que le personnel de La Brenaz n’a pas intégré de directives claires en matière de fouille, qu’il est fort mal encadré et souvent inexpérimenté. A Champ-Dollon, par exemple, toute conduite d’un détenu dangereux (ce n’était pas franchement le profil) ou d’un détenu vers l’hôpital (c’était bien le cas) est précédée d’une fouille à nu. Celle-ci implique que l’intéressé retire d’abord ses vêtements du haut, lesquels sont inspectés, et ouvre la bouche. Une fois le haut remis, il enlève le bas et subit encore une fois une inspection visuelle. Pour le transport des détenus dits ordinaires aux audiences judiciaires, le contrôle par magnétomètre et palpation est considéré comme suffisant.

L’enquête devra encore déterminer si le délinquant a bénéficié d’une bienveillance complice et établir quelles étaient les consignes dans l’établissement, voire comment celles-ci étaient suivies. «De toute évidence, il y a eu un problème par rapport à la fouille. Reste à savoir s’il s’agit de défaillances individuelles ou d’un défaut dans le processus», relève Olivier Jornot. Le procureur général compte aussi s’intéresser «à la nature du certificat médical qui a permis au détenu d’être dispensé d’un passage par le portique de sécurité et aux circonstances de sa délivrance».

Convoyage en question

La phase du convoyage de porte à porte, désormais entièrement dévolue au privé par décision du Département de la sécurité, sera aussi examinée de près. Dans le cas présent et grâce à une caméra placée à l’avant, un des Securitas a dit avoir vu que le détenu avait réussi à ôter ses menottes. Apparemment, ce serait chose fréquente chez ceux qui arrivent à se déboîter le pouce. Il lui aurait dit de cesser ses bêtises et cru que les choses étaient rentrées dans l’ordre.

Alors que la privatisation du transport des détenus est un sujet encore âprement débattu sur le plan politique, le Détachement de convoyage et de surveillance (DCS), qui dépend de la police et emploie des assistants de sécurité publique, s’apprête à migrer à l’office cantonal de la détention à partir du 1er avril 2016. Laurent Forestier confirme: «Le DCS conserve ses missions et son personnel mais il change de rattachement hiérarchique». A sa tête, il aura Thierry Aeschbacher, l’ancien chef du service des contraventions, devenu expert en graphiques à l’OCD après un sévère audit sur les dysfonctionnements de son service et la mise en œuvre du groupe qui examine les difficultés relationnelles à l’État. De quoi faire encore grincer quelques dents.

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