Politique

Raymond Loretan: «Le PDC recule de cinquante ans»

L’ex-secrétaire général du PDC dans les années 1990 peine à se reconnaître dans la ligne «sociale conservatrice» imprimée par le président Gerhard Pfister

Aujourd’hui âgé de 63 ans, Raymond Loretan n’assume plus de mandat politique. Il s’est reconverti dans l’économie de la santé en tant que vice-président du groupe Aevis Victoria. C’est en qualité de simple membre du parti qu’il analyse son évolution dans l’histoire.

Le Temps: Le PDC est à la dérive, prétendez-vous. N’est-il pas exactement sur une ligne plus conservatrice qui était prévisible dès l’élection de Gerhard Pfister à sa présidence?

Raymond Loretan: Bien sûr. Quand j’évoque une dérive, je pense essentiellement à la politique étrangère. Par rapport à la doctrine démocrate-chrétienne moderne, nous reculons de 50 ans.

Vraiment?

Oui, c’est en 1970 que le Parti conservateur a pris le nom de démocrate-chrétien et a commencé sa lente émancipation confessionnelle pour se positionner au centre de l’échiquier politique tout en s’inspirant de ses voisins européens, notamment la CDU allemande. Dans les années 1990, nous étions en pointe dans le combat en faveur de l’Espace économique européen (EEE). Puis nous avons suivi une ligne conséquente en laissant toujours ouvert un rapprochement institutionnel avec l’Union européenne.

Mais le PDC n’est-il pas allé trop loin en visant l’adhésion à l’UE en 1998, puis en appuyant l’initiative «Oui à l’Europe» en 2001?

Depuis 1992, il est toujours resté cohérent et n’a jamais prôné de brûler les étapes. La rupture a eu lieu au congrès de Genève en août 2017. Lorsque le PDC a adopté sa «vision 2025», il a raté l’occasion de se différencier au centre en adoptant quasiment les positions de la droite nationaliste. Une vision dans un rétroviseur.

Gerhard Pfister propose un gel des négociations avec l’UE. N’est-ce pas compréhensible dès lors que Bruxelles souhaite affaiblir notoirement la protection des salaires en Suisse?

Cela fait partie de la cacophonie estivale préélectorale de tous les partis politiques. Une stratégie de négociation ne se décide pas sur la place publique. Dans un fonctionnement normal des institutions et sur un sujet aussi important pour l’avenir du pays, les partis gouvernementaux se réunissent avec leurs conseillers fédéraux et se concertent avant de médiatiser des prises de position peu mûries. Aujourd’hui, nous faisons en politique intérieure le jeu des isolationnistes et sur le front extérieur celui de la Commission européenne.

Le PDC suisse a-t-il oublié que les racines de l’UE sont démocrates-chrétiennes?

A partir du moment où les cantons catholiques ont trouvé leur place dans la Confédération, la mission historique du Parti catholique conservateur était terminée. Le passage dans les années 1970 à la démocratie chrétienne nous a aussi fait découvrir la contribution essentielle que ces valeurs dans la construction de la paix sur ce continent. Et nous avons rejoint ce combat, ce qui nous a aussi permis de gagner un électorat plus urbain. Revenir en arrière sur cette dynamique est dangereux.

Une opinion de Raymond Loretan en 2015: N’abandonnons pas l’histoire aux populistes

C’est-à-dire?

En se refermant, le PDC tente de reprendre le terrain perdu face à l’UDC dans ses anciens fiefs catholiques, mais il risque de perdre un électorat urbain chèrement acquis.

Gerhard Pfister exprime ses doutes quant à la candidature de la Suisse pour un siège au sein du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette candidature peut-elle s’inscrire dans l’esprit d’une Suisse neutre?

L’adhésion à l’ONU est largement un acquis démocrate-chrétien et c’est un ministre PDC, Joseph Deiss, qui a fait la différence pour gagner la votation populaire. Un siège au Conseil de sécurité est non seulement compatible avec la neutralité mais aussi bénéfique à notre politique étrangère. Il permet de remettre sur la table nos propositions de réforme de ce conseil, d’expliquer de manière plus visible notre politique de neutralité et d’exprimer de manière idéale notre disponibilité pour des bons offices. Nous avons certes un ou deux mandats phares, mais le potentiel de médiation pour la diplomatie suisse reste encore trop inexploité.

Gerhard Pfister lui-même rêve-t-il d’une forte alliance bourgeoise capable de gouverner le pays sans la gauche?

Le rôle du PDC n’est pas d’éliminer la gauche mais d’être le garant des équilibres dans ce pays. Faute d’énergie et de vision, la vieille idée de «fusion» avec le PLR est morte. En 2014-2015, nous avons raté la fenêtre d’opportunité pour fédérer un centre droit fort, composé du PDC, du PBD, des Verts libéraux et des Evangéliques. Le train est passé. Ensemble, le PLR et l’UDC n’ont plus vraiment besoin du PDC pour influencer de manière significative la politique suisse.

Craignez-vous qu’après la démission programmée de la conseillère fédérale Doris Leuthard le parti n’abandonne son rôle charnière de parti centriste?

Jouer ce rôle nécessite un poids politique critique que nous devons maintenir. A cet égard, la personnalité du successeur de Doris Leuthard – homme ou femme – sera déterminante, mais sa date d’élection aussi. Le PDC a un horizon de 5 ans pour maintenir son unique siège au sein du Conseil fédéral. Une démission de Doris Leuthard au printemps 2019 permettrait à la campagne pour sa succession de déclencher un effet d’entraînement positif pour le parti en vue de l’échéance électorale d’octobre 2019.

Craignez-vous que le PDC, qui était à 11,4% de part électorale en 2015, ne passe au-dessous des 10%?

Pas en 2019. Mais il est urgent d’enrayer l’érosion et de remonter la pente. Je viserais les 12% l’an prochain.

Vous reconnaissez-vous encore dans la ligne de ce parti?

Tous les partis connaissent des courants différents et des luttes d’influence. La tendance dominante actuelle est au conservatisme. Même au plus haut niveau, certains s’en distancient. A quoi s’ajoute le fait que nous nous trouvons à un moment de bascule pour maintenir notre rôle charnière. Il est donc urgent d’aligner les troupes, sans perdre notre âme, en restant cohérents avec nos fondamentaux.

L’écart entre les valeurs et la politique suivie est-il devenu trop grand?

Pour moi, le PDC, c’est la tête à droite et le cœur à gauche, soit la responsabilité individuelle et la solidarité avec les plus démunis. Le slogan «social libéral» avait pris du temps à s’imposer. Le passage à «social conservateur» conduit par Gerhard Pfister amène de la confusion et des malentendus. Sa tâche est certes compliquée, mais le PDC sera toujours un parti des équilibres. Et il faudra toujours un équilibriste pour le conduire.

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