Fonds routier

Razzia ou pas? Pleins feux sur le Forta

Olivier Français voit dans le fonds routier le pilier indispensable au financement de la mobilité future, y compris dans les agglomérations. Lisa Mazzone juge ce projet trop gourmand en deniers publics

Le Fonds pour les routes nationales et le trafic d’agglomération (Forta) bénéficie d’un large soutien dans les milieux politiques, car il offrira aux investissements routiers et aux agglomérations un financement durable. Les Verts, l’Association Transport et Environnement (ATE) et le Parti socialiste (à l’exception d’un comité de gauche favorable au Forta) s’y opposent. Le pour et le contre avec le conseiller aux Etats Olivier Français (PLR/VD) et la conseillère nationale Lisa Mazzone (Verts/GE).

Le Temps: Lisa Mazzone, vous vous opposez au Forta en l’accusant de faire une «razzia sur la caisse fédérale». Est-ce vraiment le cas?

Lisa Mazzone: Ce projet est une «demi-Vache à lait» dans la mesure où il puise 650 millions dans la caisse fédérale, soit à peu près la moitié de ce qu’aurait coûté l’initiative «Vache à lait». C’est nettement plus que ce qui avait été proposé par le Conseil fédéral. On peut donc parler de razzia.

Olivier Français: On peut toujours utiliser des mots forts, mais je ne m’appesantirai pas sur ces excès de vocabulaire. Au terme d’un travail considérable, le parlement a trouvé un bon compromis. Il faut se souvenir que la population avait refusé d’augmenter la vignette à 100 francs. Nous devons tenir compte de ce vote. C’est pour cela que nous avons proposé une nouvelle répartition des recettes de l’impôt de base sur les carburants: au lieu de 50% pour la caisse fédérale et 50% pour la route, ce sera 60% pour la route. Cela fait 250 millions de plus. J’assume pleinement ce choix, comme j’assume l’affectation au fonds routier des 400 millions de recettes de l’impôt sur les véhicules automobiles. Le budget de la Confédération s’en relèvera.

L.M.: La réforme de l’imposition des entreprises coûtera cher aux finances publiques si elle est acceptée. Le Forta veut encore assécher la caisse fédérale en la privant de 650 millions de recettes annuelles. Cela pénalisera la formation, les transports collectifs, la coopération au développement.

O.F.: Nous avons tout de même accepté que les automobilistes participent davantage au financement des infrastructures par un relèvement de 4 centimes du prix du litre d’essence. Cela fait 200 millions de plus qui seront à disposition de la route, mais aussi du trafic combiné et des agglomérations. Ce n’est pas rien.

L.M.: C’est beaucoup trop peu. Cette hausse est extrêmement modeste si on la compare avec ce que les usagers des transports publics doivent payer pour financer le fonds d’investissement ferroviaire. Il faut rappeler que les taxes sur les carburants n’ont plus été adaptées depuis les années 90 et même depuis 1974 pour ce qui est de la surtaxe.

- La hausse de 4 centimes sera-t-elle suffisante? On avait parlé de 12 à 15 centimes, pouvez-vous garantir qu’il n’y aura pas un second renchérissement dans quelques années?

O.F.: Le projet inscrit dans la loi la possibilité d’adapter l’impôt sur les huiles minérales au renchérissement. C’est une mesure corrective importante car elle évitera que le fonds routier soit en situation de déficit. Une nouvelle hausse ultérieure de la surtaxe devrait être décidée par le parlement. Et elle pourrait être contestée par référendum. C’est un garde-fou important. Rappelez-vous la vignette: le peuple a sanctionné le parlement lorsque celui-ci a voulu la faire passer à 100 francs. Les parlementaires de demain sauront s’en souvenir et feront preuve de sagesse.

 


- Vous estimez que les automobilistes devraient payer plus pour la route. Mais ils ont aussi payé leur part aux transports publics puisque la déduction fiscale des frais de déplacement professionnel a été plafonnée. Ne paient-ils pas déjà assez?

L.M.: Non. Les coûts externes de la route s’élèvent à 6,5 milliards par an et ils ne sont pas couverts. Les 4 centimes correspondent à 0,5% d’augmentation et ne couvrent même pas le renchérissement. Le prix des billets de train a augmenté bien plus fortement que les charges des automobilistes. Face au réchauffement climatique, notre société doit promouvoir le rail.

O.F.: Vous avez le comportement typique d’une citadine habitant une ville compacte. D’après vous, tout le monde doit prendre les transports publics et rien d’autre. C’est un peu court. Vous ne pouvez pas comprendre que, dans d’autres régions que la vôtre, la voiture est un outil social indispensable. Evitons d’opposer un moyen de transport à un autre comme le font les Verts et le Parti socialiste.

L.M.: Vous me qualifiez d’archi-urbaine. Je n’ai pas que le souci des grands centres. C’est vrai qu’on peut plus facilement y limiter le trafic, mais le problème concerne aussi les communes suburbaines. Ce sont elles qui sont directement touchées par l’extension du réseau routier. Elles ont aussi droit à des mesures efficaces de réduction du trafic pour améliorer la qualité de vie. Vous présentez la voiture comme un accomplissent social. C’est une approche du passé. De moins en moins de jeunes ont le permis de conduire et de plus en plus de ménages se passent de voiture.

O.F.: Vous avez raison quand vous dites que c’est l’ensemble d’une agglomération qui a besoin de mesures permettant de diminuer le trafic individuel. C’est valable pour Genève, pour Lausanne-Morges, pour La Chaux-de-Fonds et Le Locle. Mais pour atteindre cet objectif, il faut investir dans les routes principales. En refusant le fonds routier, vous empêchez d’effectuer des investissements qui sont indispensables pour ces agglomérations. Je rappelle que le fonds d’infrastructrure prévoyait d’investir six milliards dans les agglomérations en vingt ans. Cet argent a déjà été utilisé en quasi-totalité en dix ans. Il faut donc une autre solution de financement durable et c’est le Forta qui la propose. En vous y opposant, vous allez créer le chaos dans les agglomérations.

L.M.: Personne ne conteste la nécessité d’investir dans les agglomérations. C’est là qu’il y a les plus grands problèmes et c’est là que vivent les trois quarts de la population. Mais les projets d’agglomération sont l’arbre qui cache la forêt: ils ne recevront que 10% des moyens du Forta. Ce n’est pas en coulant toujours davantage de béton qu’on résoudra ces problèmes. L’exiguïté du territoire ne le permet pas. L’extension du réseau se fait au détriment des terres agricoles. Cela ne fera que générer toujours plus de trafic. On devrait plutôt investir dans une meilleure utilisation des infrastructures existantes et mettre l’accent sur la mobilité connectée, autopartage et covoiturage.

- Comment poursuivre les projets d’agglomération sans un nouveau fonds puisque l’argent prévu a déjà été dépensé?

L.M.: On peut le faire sans nécessairement accepter ce Forta excessif et disproportionné. Nous ne sommes pas opposés à un nouveau fonds pour gérer l’entretien du réseau et continuer de soutenir les projets d’agglomération, mais sommes opposés à ce fonds-là, car il a été dévoyé par le parlement. Nous sommes prêts à rediscuter d’un projet plus équilibré.

- Prenons un cas concret: Morges. L’axe Genève-Lausanne aussi bien ferroviaire que routier est totalement saturé. N’est-il pas justifié d’envisager une nouvelle autoroute de contournement qui libérerait la ville de Morges, coupée en deux par l’autoroute actuelle?

L.M.: La construction de l’autoroute à travers Morges était une absurdité. On s’en rend compte cinquante ans plus tard. Nous ne sommes pas opposés à ce projet s’il y a de vraies mesures d’accompagnement, mais le vote du 12 février ne porte pas sur ce contournement. Il porte sur la création d’un fonds et son financement disproportionné. Menons une réflexion globale qui englobe la réhabilitation de la ville de Morges, la préservation des terres agricoles et la mobilité connectée, mais qui, surtout, évite d’augmenter inutilement les capacités.

O.F.: Vous restez dans votre approche dogmatique et négligez la croissance. La demande en mobilité ne cessera d’augmenter, car, contrairement à ce que vous semblez penser, tout le monde ne s’installera pas en ville. Je me soucie comme vous de l’usage du sol. Plusieurs variantes, dont certaines souterraines, sont proposées pour le contournement de Morges. Partout où c’est possible, il faut rechercher des solutions autres que celles qui sont à ciel ouvert, massacrent le paysage et engloutissent des terres agricoles. Des compromis sont possibles. Mais le nouveau contournement est indispensable: l’axe Lausanne-Morges est surchargé, il s’y produit beaucoup d’accidents et les automobilistes quittent l’autoroute pour traverser des zones résidentielles

- Les investissements importants faits dans le cadre de Léman 2030 vont améliorer l’efficacité de la liaison ferroviaire. Est-il vraiment nécessaire d’investir aussi dans une nouvelle liaison routière?

O.F.: Oui. Léman 2030 arrive beaucoup trop tard et ne suffira pas à transférer la totalité du trafic pendulaire sur le rail. Regardons au-delà de 2030 ou 2040. Quels que soient les scénarios de développement, la route et le rail resteront complémentaires.

L.M.: On ne peut pas se contenter de constater que la mobilité va augmenter à l’infini. Il faut réfléchir à des solutions qui évitent d’engendrer une mobilité superflue. Le télétravail offre des possibilités et l’aménagement du territoire doit être mieux réfléchi, en particulier pour les loisirs. Ce projet de fonds routier est une recette du passé. En tant que jeune, je ne veux pas rester les bras croisés à regarder la planète se réchauffer.

- Finalement, pourquoi faut-il inscrire un fonds routier dans la Constitution alors qu’on a réussi à s’en passer jusqu’à maintenant?

O.F.: C’est la force de ce projet. Il garantit aux agglomérations un fonctionnement et un financement durables. Et il offre à la route la même base constitutionnelle que celle que le fonds ferroviaire accepté en 2014 a offert aux transports publics.

L.M.: Sur le principe, nous sommes d’accord d’avoir un mécanisme pérenne permettant de garantir l’entretien, la qualité et la sécurité de l’infrastructure. Mais ce fonds-là est le résultat d’un coup de force du lobby routier au parlement.

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