Relations Suisse Turquie

Réactions en cascade après un slogan anti-Erdogan à Berne

Le Ministère public bernois a ouvert une procédure pour appel à la violence après le défilé d'un groupe de la scène autonome dans les rues de la capitale avec ce message: «Kill Erdogan with his own weapons»

Ankara ne décolère pas, depuis l’apparition d’une affiche anti-Erdogan lors d’une manifestation à Berne samedi. Dernier épisode: la justice turque a annoncé lundi l’ouverture d’une enquête pour «appartenance à une organisation terroriste», «offense au président» et «propagande pour une organisation terroriste», comme l’a rapporté l’agence officielle turque Anadolu.

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Le gouvernement turc est en pleine campagne, car la diaspora commence à voter cette semaine sur une réforme constitutionnelle qui doit conférer davantage de pouvoirs au chef d’Etat. Sur quelque 130 000 Turcs vivant en Suisse, près de 95 000 participeront au scrutin. Pour Ankara, la provocation venue de Suisse représente donc une nouvelle opportunité de rassembler ses partisans. Le président turc Recep Tayyip Erdogan ne s’est pas privé de condamner lui-même l’offense dans une vidéo: «Une organisation terroriste a montré une image de ma tête avec un pistolet, au parlement, a-t-il déclaré. Oui, au parlement! Et cela se passe en Suisse!»

Dans les médias turcs, la banderole anti-Erdogan est associée au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), organisation considérée comme un groupe terroriste par le gouvernement turc, mais pas par les autorités suisses. En réalité, les militants anti-Erdogan n’ont pas défilé sous la Coupole, à Berne. Ils sont partis du centre culturel de la Reitschule jusqu’à la place Fédérale. Et il ne s’agissait pas d’un groupe kurde, mais d’activistes de la scène autonome bernoise. La police cantonale avait bien repéré le petit groupe, samedi. Mais conformément au principe de la proportionnalité, les forces de l’ordre ont jugé préférable de ne pas intervenir, «afin d’éviter une éventuelle escalade de la situation».

La cause de ce nouvel éclat: une affiche montrant un pistolet pointé sur le visage du président turc Recep Tayyip Erdogan et cette phrase: «Kill Erdogan with his own weapons» («Tue Erdogan avec ses propres armes»). L’auteur de ce slogan: la Jeunesse révolutionnaire de Berne (RJG), un groupe proche du mouvement antifasciste qui s’est greffé sur une manifestation pour la défense des droits de l’homme et de la démocratie en Turquie.

Le Ministère public bernois a ouvert une enquête contre inconnu pour appel à la violence ou au crime. Les autorités de la ville de Berne ont annoncé de leur côté vouloir déposer une plainte pour non-respect du règlement encadrant les manifestations. La municipalité aurait donné son accord pour le défilé de samedi à condition qu’il se déroule sans provocations.

La manifestation a réuni entre 3000 et 5000 personnes à l’initiative de huit organisations, dont le parti des Verts, des membres de syndicats, une organisation kurde et le Parti socialiste (PS). Lequel prend ses distances: «Leur action est contraire au message en faveur de la paix, du respect des droits de l’homme et de la démocratie que nous portons», souligne Michael Sorg, porte-parole du PS.

Le DFAE en posture délicate

L’incident donne du fil à retordre à la diplomatie suisse. Deux jours plus tôt, le chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), Didier Burkhalter, rencontrait son homologue turc Mevlüt Cavusoglu. A cette occasion, le conseiller fédéral a insisté sur l’importance de la liberté d’expression aux yeux de la Suisse. Voilà trois jours que le DFAE tente de recoller les morceaux avec Ankara. Berne tient à maintenir le dialogue, alors que la tension entre la Turquie et l’Union européenne est à son comble depuis la tentative de coup d’Etat de juillet dernier et l’arrestation de milliers d’opposants politiques par les autorités turques.

Roland Büchel, conseiller national UDC et président de la Commission des affaires étrangères, n’a pas de mot assez dur pour condamner la banderole de l’extrême gauche, tout en déplorant l’escalade qu’elle suscite en Turquie: «La limite à ne pas franchir en matière de liberté d’expression, c’est le droit pénal. En appelant à la violence contre le président turc, les autonomes ont clairement dépassé cette limite et doivent être poursuivis. Mais cela ne justifie pas la surenchère du gouvernement turc.»
La Jeunesse révolutionnaire de Berne (RJG) revendique son message sur son site, ajoutant: «Ceux qui disent non à Erdogan sont traités de terroristes, toutes les formes de combat contre Erdogan sont légitimes. L’arme du meurtrier se retourne toujours contre lui. Tout comme personne ne pleure Hitler, Mussolini ou Pinochet, personne ne pleurera Erdogan.»

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