Analyse

La «realpolitik» commande-t-elle aux Neuchâtelois de voter pour le deuxième tube au Gothard?

Neuchâtel soumet au peuple le 28 février son programme «Mobilité 2030», qui sollicite d’importants fonds fédéraux. Le vote neuchâtelois sur le Gothard sera examiné avec attention par les décideurs fédéraux

C’est un dilemme, un pavé dans une campagne pourtant sereine et quasi-unanime en faveur du programme «Mobilité 2030», soumis aux Neuchâtelois le 28 novembre. Un vaste projet de développement et d’entretien des réseaux routiers et ferroviaires, à 2,5 milliards d’ici à 2035.

Pour réaliser les contournements autoroutiers du Locle et de La Chaux-de-Fonds ainsi qu’une nouvelle ligne ferroviaire souterraine entre Neuchâtel et La Chaux-de-fonds, Neuchâtel sollicite les fonds fédéraux FIF et Forta pour plus de 2 milliards.

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S’il n’y a pas d’opposition ouvertement exprimée concernant le projet cantonal, les Neuchâtelois – certains à tout le moins – tergiversent à propos de l’attitude à adopter vis-à-vis de l’autre projet de mobilité du 28 février, le deuxième tube routier du Gothard. La campagne prend même une tournure médiatico-politique saumâtre, même si elle ne devrait pas nuire à la large approbation attendue du concept cantonal.

Pour donner sa chance aux desseins neuchâtelois, faut-il ou non soutenir Doris Leuthard, le Conseil fédéral et le doublement du tunnel routier du Gothard? Trois des six parlementaires fédéraux neuchâtelois répondent par l’affirmative (ceux de droite) et trois par la négative (ceux de gauche), ces derniers refusant d’entrer dans un jeu tactique au détriment de leur conviction.

«Une balle dans le pied»

Pour d’autres encore, à l’instar du député UDC de La Chaux-de-Fonds Pierre Hainard, dire oui au Gothard, c’est «accorder des moyens financiers qui feront défaut à d’autres projets bien plus importants». Même s’il n’y a pas de lien financier mécanique entre le Gothard et les investissements routiers à Neuchâtel.

Dire non au Gothard, «c’est se tirer une balle dans le pied», rétorque l’ancien conseiller national PLR Claude Frey. «C’est une réaction contre-productive d’un petit canton qui voudrait garder pour lui des moyens financiers fédéraux qui ne lui sont pas encore attribués. A l’inverse, un vote de cohérence et d’ouverture commande d’accepter les deux projets, le programme neuchâtelois et le Gothard.»

Un gouvernement divisé

Le dilemme va jusqu’à lézarder la collégialité jusqu’ici jamais prise en défaut du Conseil d’État. En 2013, l’ancien gouvernement à majorité PLR soutenait le projet. En juin 2014, passé à gauche, le Conseil d’État, par son ministre suppléant du développement territorial Alain Ribaux, s’associe aux gouvernements de Vaud, Genève et Bâle-Ville pour écrire une lettre aux parlementaires fédéraux pour les inciter à ne pas soutenir le projet du Gothard, «au détriment des autres aménagements autoroutiers d’importance».

Se réfugiant derrière le fait que la votation sur le Gothard n’aurait pas d’impact direct sur Neuchâtel, le Conseil d’État n’a pas pris position. Il élude le fort impact indirect et trahit une grosse division interne.

Pourtant, à titre personnel, les ministres Laurent Kurth et Laurent Favre prônent le oui au Gothard. L’ancien conseiller national Laurent Favre connaît l’impact de la «realpolitik» à Berne. Il sait que Neuchâtel traîne deux boulets, en ayant rejeté le Transrun en 2012 (pour 418 voix) et la hausse de la vignette autoroutière en 2013 (pour 757 voix).

Le rail plus menacé que la route

Paradoxalement, c’est davantage la ligne ferroviaire directe que les projets autoroutiers qui pourrait pâtir d’un refus neuchâtelois du Gothard. Le 19 janvier, la commission des transports du Conseil des Etats a admis l’insertion de 370 kilomètres de routes cantonales dans le réseau national, ouvrant la voie au financement fédéral des projets neuchâtelois. Rien n’est gagné, le financement coince encore, mais le lobbying neuchâtelois a porté ses fruits.

Le danger d’un rejet neuchâtelois du Gothard est politique, un tel vote serait susceptible d’être ressenti comme un manque de solidarité intercantonale et un désaveu envers Doris Leuthard, qui pèsera de tout son poids dans l’inscription ou non du RER neuchâtelois dans les projets ferroviaires prioritaires à l’horizon 2030. «Neuchâtel joue extrêmement serré», confie Laurent Favre.


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