Climat

Réchauffement en Suisse: quand l’eau manque dans les plaines

Le réchauffement climatique ne touche pas que les sommets. Il déploie déjà des effets dans les plaines aussi. Deux exemples donnent un aperçu des défis à venir

La sécheresse met à mal les cours d’eau de Suisse. En octobre les précipitations n’ont même pas atteint 55% des moyennes enregistrées en moyenne au nord des Alpes, indique l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Le mois de novembre est lui aussi marqué par des records de température. Résultat de l’absence prolongée de précipitations, les niveaux du Rhin, de l’Aare, de la Limmat et de la Thur sont au plus bas.

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Deux domaines d’activités sont directement touchés par cette situation exceptionnelle, indique l’OFEV: le trafic commercial sur le Rhin et les centrales hydroélectriques situées sur les rivières du Plateau, qui subissent une perte de la productivité. Dans le port de Bâle, les cargos transportant essentiellement du pétrole ou des céréales ne sont chargés qu’au quart de leurs capacités.

«Chaque bateau transporte 600 tonnes au lieu des 2000 à 3000 habituelles, précise Simon Oberbeck, chargé de la communication des ports rhénans. Nous n’avions pas vu cela depuis les années 1960. Evidemment, cela fait augmenter les coûts de transports ainsi que le trafic sur le Rhin».

Les truites souffrent

Pour les truites aussi, l’année 2015, avec une canicule suivie d’un automne ultra-sec, est l’année de tous les dangers. Conséquence du temps doux et ensoleillé de novembre, les niveaux des rivières sont anormalement bas. Or l’automne est la saison de la reproduction des salmonidés. Certaines zones de frai étant à sec, il a fallu déplacer des poissons vers des tronçons de rivières mieux alimentés.

En juillet, déjà, le service vaudois des eaux de la direction générale de l’environnement (DGE) avait dû prendre des mesures d’urgence, lorsque la Suisse enregistrait des records de chaleur, pour sauver les truites menacées. Quelque 5000 salmonidés ont été capturés et acheminés vers des cours d’eau plus frais.

Sous l’effet de la chaleur, l’eau s’évapore, les débits ralentissent, les plantes aquatiques prolifèrent et les taux d’oxygène diminuent. Dans plusieurs rivières du canton de Vaud, les températures ont frôlé des niveaux mortels pour ces salmonidés qui n’aiment que les eaux fraîches et claires. Entre 20 et 25 degrés déjà, les poissons s’alimentent moins bien et deviennent plus vulnérables aux maladies et aux prédateurs.

«Malgré nos interventions, des centaines de poissons sont morts cet été sur certains tronçons», constate Frédéric Hoffmann, inspecteur chasse et pêche. Les zones les plus touchées se situent dans la Broye et au pied du Jura. La roche calcaire du massif jurassien retient moins l’eau. L’absence de précipitations au printemps n’a rien arrangé.

A l’avenir, avec l’augmentation des vagues de chaleur et la baisse globale des pluies estivales, de telles opérations de sauvetage devraient se multiplier. Les conflits autour de l’usage des ressources en eau promettent aussi de s’intensifier.

Car les truites subissent la concurrence de l’industrie et de l’agriculture, dont les besoins en eau pour l’irrigation et le refroidissement ne cessent d’augmenter.

Les interdictions ponctuelles de pompage dans les rivières ne suffisent pas. Les autorités étudient les moyens de mieux anticiper les déficits saisonniers et protéger les cours d’eau. Cela passera par une connaissance plus fine des besoins et des ressources, une mise en réseau de la distribution et, sans doute, un recours accru aux eaux des lacs.

Dans le cadre d’un projet pilote d’adaptation aux changements climatiques lancé par l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), les cantons de Nidwald, Uri, Obwald, autour du lac des Quatre cantons, éprouvent une nouvelle méthode: dresser une cartographie des pénuries d’eau, dans le but de cibler les zones à risque et optimiser la distribution de l’eau en fonction de l’offre et la demande.

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Pendant que les garde-pêches vaudois tentaient de sauver les truites au pied du Jura au mois de juillet, des scientifiques, à quelques kilomètres de là, testaient la résistance des pâturages à la sécheresse.

Vers une pénurie d’herbe verte

A l’aide de grandes serres maraîchères, les chercheurs de l’Agroscope, associés à l’EPFL et l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) ont soumis les zones herbeuses à une chaleur extrême pour simuler le réchauffement climatique et observer les mécanismes de défense des végétaux.

Trois sites ont été placés sous observation au pied du Jura: Cheserex, St-Georges et la Combe des Amburnex, à 550, 950 et 1300 mètres d’altitude.

«Les modèles climatiques prédisent une baisse des précipitations estivales d’environ 20% d’ici 2050 en Suisse. Nous cherchons des pistes pour améliorer la composition botanique des pâturages et les rendre plus résistants», explique Eric Mosimann, de l’Agroscope.

Il en va de l’approvisionnement en nourriture du bétail. En soutenant les élevages qui privilégient les herbages, la politique agricole fait la promotion d’une Suisse verte où l’herbe pousse à profusion. «En réalité, nous sommes confrontés à un déficit de croissance des pâturages», poursuit Eric Mosimann.

Là encore, 2015, avec un été caniculaire suivi d’un automne sec, est une année révélatrice: les paysans ont été contraints d’importer de grandes quantités de fourrage pour reconstituer les stocks de nourriture du bétail pour l’hiver.

Il faut s’attendre à des plaines plus sèches à l’avenir, affirme Eric Mosimann: «La zone méditerranéenne s’arrêtait traditionnellement avant Montélimar. Elle s’étend peu à peu jusqu’aux portes de Lyon et atteindra bientôt peut-être le bassin lémanique».

Dès vendredi, la situation devrait se détendre avec l’arrivée de précipitations. Mais il faudrait un mois de fortes pluies pour que les cours d’eau et les nappes phréatiques retrouvent leur vigueur.

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