A la différence de partis de gauche d'autres pays, la gauche suisse s'est montrée jusqu'à maintenant majoritairement opposée à la recherche sur les cellules souches, sur laquelle les citoyens se prononceront le 28 novembre. Elle rejoint, pour des raisons qui lui sont propres, les mouvements les plus conservateurs. Cette alliance objective, en particulier avec le mouvement anti-avortement que les socialistes combattaient naguère, inquiète ceux qui, au sein de la gauche, se sentent en porte-à-faux.

Le PS débattra du thème des cellules souches ce week-end à Naters (VS). Le comité directeur propose de laisser la liberté de vote. Lors du vote final au parlement, le groupe socialiste était fortement divisé: 21 non, 12 oui, 18 abstentions, dont une bonne partie des Romands. Les Verts – qui ont rejeté la loi en bloc – doivent discuter de leur recommandation de vote à la fin du mois. Les sections vaudoise et genevoise, partagées, ont renoncé à émettre un mot d'ordre.

A Naters, le conseiller national et oncologue Franco Cavalli (TI) défendra le oui contre la conseillère aux Etats bernoise Simonetta Sommaruga. Franco Cavalli a rejoint le comité favorable à la loi, dominé par la droite. Il l'explique sans détour dans le texte de son intervention lors de la conférence de presse du comité: «Que mon collègue Hans Widmer [ndlr: socialiste lucernois], qui a toujours opté pour des positions conservatrices sur toutes les questions éthiques (interruption de grossesse comprise) se prononce en faveur du référendum, je peux le comprendre. Mais ce que je comprends moins, c'est l'opposition fondamentale manifestée par d'autres […]» Et d'ajouter: «Il m'apparaît presque impossible de tracer une ligne de séparation claire entre les deux camps […]», entre l'opposition de gauche et celle de la droite ultraconservatrice, entre le référendum lancé par les écologistes de l'Appel de Bâle et celui des milieux anti-avortement de «Oui à la vie».

«Ne pas donner de réponses dogmatiques»

Franco Cavalli s'étonne de voir la gauche parler de «tabou intangible» qui interdirait a priori d'utiliser des embryons à des fins de recherche dans des termes qui ne sont pas sans évoquer, pour lui, le discours des «conservateurs bigots» d'outre-Atlantique. «C'est tout un chapitre encore inconnu de la biologie qui s'ouvre. Comme pour beaucoup de problèmes de la société moderne – comme l'euthanasie –, une pensée de gauche ne peut pas donner des réponses dogmatiques», a-t-il expliqué au Temps, ajoutant: «En rejetant la loi sur les cellules souches, la gauche pense nuire aux intérêts de l'industrie pharmaceutique, alors qu'elle nuit à ceux de la recherche.»

A l'opposé, le socialiste thurgovien Jost Gross, partisan du non, s'abrite derrière la critique du philosophe allemand Jürgen Habermas, un «progressiste», souligne-t-il, pour se dédouaner de tout reproche de conservatisme, excluant par ailleurs toute campagne commune avec les conservateurs. «Ce projet pose un gros problème de constitutionnalité, et j'ai d'importantes réserves d'ordre éthique. Le Conseil fédéral a fait preuve d'une grande crédulité à l'égard des milieux de la recherche.»

Il n'empêche: aux Etats-Unis, John Kerry attaque son rival George W. Bush en lui reprochant de ne pas soutenir la recherche sur les cellules souches pour ne pas s'aliéner le lobby religieux. En France, le gouvernement socialiste de Lionel Jospin proposait une loi libérale, et c'est la droite, revenue au pouvoir, qui a fortement limité le projet. En Espagne, le nouveau gouvernement de gauche se montre lui aussi favorable à la recherche sur les cellules souches.

En revanche, la gauche allemande a été très divisée. Et les résistances, en Suisse, proviennent de la gauche alémanique avant tout. Au PS, l'opposition vient pour l'essentiel du courant que Franco Cavalli qualifie de «postmoderne» incarné, selon lui, par Simonetta Sommaruga. Un courant «moins lié au monde du travail, mais, notamment, féministe, favorable aux médecines alternatives, etc.»

Cette frange-là a-t-elle rompu avec l'idée de progrès social? «La gauche y a toujours été favorable, notamment dans le domaine médical. Depuis quelques années, cette idée semble faire peur à certains», analyse la socialiste vaudoise Géraldine Savary, qui a aussi accepté de faire partie du comité pour le oui. «Parler de progrès social, c'est aller un peu vite en besogne», rétorque Anne-Catherine Menétrey (Verts/VD). Les avancées thérapeutiques sur lesquelles la recherche sur les cellules souches est théoriquement susceptible de déboucher ne constituent en effet que des perspectives très lointaines, qui ne seront peut-être jamais atteintes. Avouant que son choix n'est pas encore fait, Luc Recordon note que les Verts ont une «attitude critique» à l'égard de la recherche scientifique, consistant à ne pas en accepter tous les postulats les yeux fermés.