Nous l'appellerons tante Ida. Ses héritiers (connus de la rédaction), craignent en effet de faire l'objet de tracasseries, voire d'insultes. Tante Ida, donc, est décédée en 1966,

en célibataire. L'an dernier, Robert G., l'un de ses neveux, tombe sur le nom de sa parente en parcourant la liste des «comptes en déshérence de clients suisses», publiée dans la presse par l'Association suisse des banquiers (ASB). «Les banques facilitent les recherches de comptes», promet sur de pleines pages l'association faîtière. Elles souhaitent même «vous aider à identifier et revendiquer par une procédure simple, les avoirs placés sur des comptes avant le 9 mai 1945». Près de 10 000 comptes de clients suisses ont été recensés, pour une valeur de 12,8 millions de francs, et 77% sont des avoirs d'épargne.

Robert G. renvoie donc un «formulaire de revendication» dûment complété à la fiduciaire ATAG Ernst & Young à Bâle, section «Dormant Accounts», intermédiaire entre les banques et les prétendants aux comptes en déshérence. Le 7 juillet dernier, il reçoit enfin un premier signe du compte de tante Ida. C'est une banque régionale bernoise, la «Spar und Leihkasse» qui s'annonce (voir ci-contre). Cette dame, explique la direction de l'établissement, y disposait bien d'un carnet d'épargne, sur lequel est déposé la somme de 509 francs 75 centimes, intérêts compris. Toute modeste que soit cette somme, le parcours pour la récupérer semble par contre largement plus ardu que celui promis par l'ASB. «Il ne nous est pas possible de reconnaître votre revendication […] ni de la rejeter», explique la banque. Deux autres prétendants se sont en effet également annoncés. Pour l'emporter, Robert doit présenter le livret d'épargne de sa défunte tante. Mais comme l'écrasante majorité des clients de la banque bernoise, il n'a plus trace d'un tel carnet, seule preuve aux yeux de la direction d'une revendication légitime.

Pour espérer récupérer cet argent, Robert est invité à s'engager dans une procédure infiniment compliquée. Signaler à un juge bernois la perte du livret, démontrer qu'il est bien le neveu de Ida G., faire annuler le document afin que personne d'autre n'en réclame le montant, prouver qu'il a bien appartenu à sa tante.

Dans une envolée finale qu'on dirait écrite pour étouffer les derniers espoirs de Robert, la banque bernoise signale que les deux autres revendications «ne paraissent pas mieux fondées que la vôtre». Autant dire, comme Robert, «qu'il devient absurde d'exiger encore une démarche auprès d'un juge, probablement pas gratuite.» Effectivement: non seulement, il nous a été impossible de joindre aucun des deux juges bernois mentionnés, l'un étant en vacances, l'autre en audience. Mais les services judiciaires signalent par ailleurs que la démarche ne sera «certainement pas gratuite».

Quant à la «Spar und Leihkasse», elle-même, elle ne cache pas que «si le livret d'épargne a été perdu, il est quasiment impossible d'en récupérer le contenu».

«Je crois que l'Association suisse des banquiers n'a pas vraiment pensé aux conséquences de la publication de la liste, explique Gerhard Baumer, fondé de pouvoir de la banque. Cette question est entre les mains de nos juristes. Mais que voulez-vous que nous fassions? Nous ne pouvons pas simplement rendre l'argent comme cela, à n'importe qui…» Le cas de Robert G. est en effet général à la banque bernoise. Littéralement tous les prétendants, soit près de 300 pour une somme totale de 250 000 francs, réclament des comptes épargne, mais ne disposent plus d'aucun livret. Dans cette banque régionale, on ne demandait à ses clients des années 40 qu'un nom et un prénom en échange du carnet d'épargne, rien de plus. Tous les héritiers potentiels ont reçu le 8 juillet une lettre type, formulée sur le même mode que celle adressée à Robert G., exigeant d'eux le même parcours d'obstacles juridiques et administratifs. «Nous avons reçu des réactions furieuses», avoue Gerhard Baumer. Il semble de fait que la plupart, comme Robert, se soient finalement découragés et aient renoncé à toute prétention sur des sommes il est vrai très modestes.

Mais pour les plus acharnés, les têtes dures qui pensent que l'affaire est une question de principe, reste-t-il une petite voie de recours? A vrai dire, aucune. L'ASB a pourtant reçu des échos de ces incidents et s'apprête à les évoquer dans une prochaine séance. «Il faut distinguer les comptes suisses, des listes de comptes étrangers, dont les victimes de l'Holocauste, explique Silvia Matile, responsable du dossier à l'ASB. Ces derniers peuvent recourir à un tribunal arbitral spécial et on n'a pas de telles exigences, pour des raisons évidentes, en matière de documentation. Pour les Suisses, nous avons pensé que l'on pouvait être plus exigeant, du fait de la proximité géographique, de la connaissance des lois. En cas de problèmes, ils peuvent s'adresser à l'ombudsman des banques.» Qu'en dit son adjoint? «Pour nous, la pratique des banques dans ces cas est réglementaire, défend Umberto Feitz, substitut de l'ombudsman. Il est normal qu'elles exigent une enquête de légitimation pour éviter l'appropriation frauduleuse de fonds. Que puis-je recommander à ces gens? La fiduciaire ATAG peut sans doute les aider.»

Eh bien, non: la fiduciaire «n'est qu'un intermédiaire», précise Marc Wey, chargé du dossier chez ATAG. «Nous avons recommandé aux banques de faire simple et rapide. Nous n'avons pas vraiment de suggestions à donner aux clients de la banque bernoise.»

Chez ATAG, on pense pourtant que «les choses se passent plutôt bien jusqu'à présent», que l'argent est rendu par les banques et que Robert G. fait partie «des cas exceptionnels, des parrains et des marraines étourdis, qui ont ouvert des carnets de «nouveau-nés» et oublié d'en mentionner l'existence.»

Il reste que les petites épargnes de tante Ida finiront sans doute noyées dans les comptes de la Spar und Leihkasse, qui aura gagné par épuisement. Mais d'autres clients, écœurés, ont juré de se battre jusqu'au bout. Ainsi, Max Messing, rescapé juif d'un camp de concentration (Le Temps du 16 juillet), qui recevait le 2 juillet dernier une lettre identique à celle de Robert G.. Et qui était sommé par la même banque bernoise «de rendre plausible la perte de son carnet d'épargne».