Tessin

Recherché par l'Angleterre, un play-boy pétrolier nigérian se terre en Suisse

Londres réclame l'assistance de Berne pour débusquer Kola Aluko, proche d'une ex-ministre du Pétrole nigériane soupçonnée de corruption

La disgrâce de Kola Aluko, l'un des plus flamboyants oligarques pétroliers du Nigeria, est spectaculaire. Agé de 46 ans, ce natif de Lagos, compromis par des accusations de corruption, se terre désormais en Suisse, dans l'une des communes les plus riches du Tessin.

Le Ministère public de la Confédération a confirmé au Temps avoir reçu à son sujet une demande d'entraide émanant d'Angleterre. Selon Marc Guéniat de la Déclaration de Berne, une ONG qui suit l'affaire, la requête remonterait à octobre.

Kola Aluko est devenu multimillionnaire durant le mandat de Diezani Alison-Madueke, ministre du Pétrole du Nigeria sous la présidence de Goodluck Jonathan, entre 2010 et 2015. Selon un rapport de l'ancien gouverneur de la Banque centrale nigériane, la compagnie pétrolière nationale publique, la Nigerian National Petroleum Corporation, dont elle était responsable, aurait omis de verser vingt milliards de dollars dans les coffres de l’État. Kola Aluko est suspecté d'être l'un des principaux responsables du recyclage de milliards de dollars au profit de l'ex-ministre.

Par ailleurs, Atlantic Energy, une entreprise fondée par le Nigérian, possédant une antenne suisse en voie de liquidation, aurait bénéficié de l'octroi de généreux contrats d'exportation de pétrole et des concessions de production pétrolière par l'entreprise d’État nigériane, à des conditions très favorables. Kola Aluko et la ministre se seraient par la suite disputés à cause du train de vie extravagant de ce dernier, qui aurait quitté le Nigeria avec une somme colossale.

On sait que sa maison est surveillée par des gardes armés, rien de plus

Réputé pour son style flamboyant, celui que Forbes Africa compte parmi les quarante Africains les plus riches fréquente volontiers la jet-set internationale. Lorsqu'il n'est pas en train de brasser de grosses affaires, il nourrit une passion pour la course automobile et court avec l'équipe suisse Kessel. Il possède par ailleurs une collection de voitures de luxe rares, un yacht d'une valeur de 50 millions de dollars et des demeures dans les quartiers les plus exclusifs aux États-Unis et en Europe.

Gardes armés et femmes de ménage

Mais c'est au Tessin, à Porza, commune tranquille de quelques mille six cents habitants – parmi les plus attrayantes du canton au niveau fiscal – que Kola Aluko a établi sa résidence depuis 2012. Et c'est sur la Villa Floridiana, une propriété de 1400 mètres carrés, entourée de 4700 m2 de terrain, initialement offerte à trente millions de francs sur le site de Sotheby's, qu'il a jeté son dévolu.

Dans la petite bourgade cossue perchée au-dessus du lac de Lugano, on sait qu'un richissime Africain vit derrière les hauts murs en pierre longeant la via Cantonale, mais on le croise peu. «Je l'ai aperçu une seule fois, dans une voiture blindée; on voit des femmes de ménage aller et venir et on sait que sa maison est surveillée par des gardes armés, mais rien de plus», confie un habitué de l'Osteria della Posta de Porza.

A l'épicerie locale, la commerçante confirme que Kola Aluko et les siens sont plutôt réservés. «Lorsqu'ils sont arrivés il y a quelques années, ils organisaient de grandes fêtes ; certains de mes clients se plaignaient du bruit, mais depuis un moment, ils se font beaucoup plus discrets», affirme-t-elle.

Des pétroliers très connectés

Sur Twitter aussi, l'homme d'affaires se fait plus effacé. Abreuvant jusqu'en août 2014 ses suiveurs de citations inspirantes sur le succès, Kola Aluko ne s'est plus exprimé depuis. Outre la fondation qu'il a créée pour promouvoir des projets d'infrastructures en Afrique, l'ambitieux entrepreneur a participé à la création de nombreuses entreprises actives dans le secteur énergétique du Nigeria, premier producteur d'or noir du continent. En 2010, il est devenu partenaire de la société zougoise VistaJet, en développant le marché ouest-africain de l'entreprise de location de jets privés.

En novembre, Kola Aluko a admis dans le Sunday Times avoir eu des échanges financiers avec Diezani Alison-Madueke. Il clamait toutefois son innocence et se disait prêt à collaborer avec les autorités. L'homme d'affaires n'a pas réagi à une lettre du Temps sollicitant son point de vue sur les accusations dont il fait l'objet.

Sa situation illustre un aspect mal exploré de l'industrie helvétique des matières premières. La Suisse abrite une myriade de petites sociétés, surtout pétrolières, possédant un lien privilégié avec des décideurs politiques africains, russes ou moyen-orientaux. Mais ces liens sont souvent difficiles à documenter. En novembre, trois petites sociétés genevoises avaient ainsi réfuté des allégations de proximité avec l'ex-ministre Diezani Alison-Madueke. Elles continuent d'être actives sur les marchés pétroliers.

«On les voit participer aux appels d'offres mais c'est assez opaque, on ne sait pas qui il y a derrière», commente un trader en pétrole genevois.

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