La question est «d'être ou de ne pas être», n'hésitent pas à affirmer certains scientifiques. Créé mi-août, un comité d'universitaires milite pour l'extension de la libre circulation aux nouveaux membres de l'Union européenne (UE), soumise au vote le 25 septembre. Un «enjeu crucial» aussi pour la place scientifique nationale, disent les scientifiques. Mardi, les recteurs des universités ont eux aussi plaidé pour le oui et ce mercredi à Neuchâtel, une conférence publique détaillera l'argumentaire de ces chercheurs militants. La position du président de l'EPFL, Patrick Aebischer.

Le Temps: Pourquoi entrer dans le débat sur l'extension de la libre circulation?

Patrick Aebischer: Par conviction européenne, mais surtout dans l'intérêt de nos écoles et de notre recherche. Un non le 25 septembre donnerait un signal négatif à l'UE, un signal catastrophique pour notre communauté de chercheurs. Et ce, alors que, désormais, nos scientifiques peuvent pleinement participer aux programmes de recherche européens. Nous pouvons ainsi initier et diriger des projets. L'application d'une clause guillotine, qui remettrait en question l'accord sur la recherche, serait aussi une catastrophe pour nous.

– Quelles occasions offrent les nouveaux pays de l'UE?

– On parle beaucoup de nos recrutements d'étudiants et de professeurs en Chine ou en Inde, mais pour moi, il est évident que les pays de l'Est constituent le plus grand réservoir de talents. Pologne, République tchèque, Slovaquie ou Roumanie, parmi d'autres: ces pays ont conservé une formation de haute qualité, notamment sur le plan théorique. Ils manquent d'infrastructures pour des recherches de pointe, mais les jeunes qui nous viennent de ces pays sont très solides en théorie, c'est un bagage précieux. Nous avons d'ailleurs de plus en plus de jeunes de l'Est à l'EPFL.

– Quelles sont les particularités de ces pays?

– Une qualité, très respectée, dans les mathématiques et la physique, notamment. La reconversion de l'industrie militaire a souvent été réussie, l'ingénierie y est aussi forte, de même que les sciences de la vie ou la maîtrise des technologies spatiales et des satellites. La Slovaquie, par exemple, entretient une superbe tradition de chimie des polymères. Ces jeunes s'adaptent en outre très facilement, le choc culturel est beaucoup moins marqué. Cela vaut dans l'autre sens: les pays de l'Est, avec leur forte croissance, offrent d'innombrables chances à nos jeunes qui voudraient investir ces marchés, y créer leurs compagnies. Nous ne devons pas les exclure sous peine d'être nous-mêmes exclus.

– Les inquiétudes portent surtout sur les professions à bas niveau de qualification. N'exprimez-vous pas là le souci d'une petite élite déjà gâtée?

– On ne peut défendre un protectionnisme à l'extrême. La Suisse a négocié toute une série de conditions, il y a des protections. Et ces pays ne sont pas sous-développés, il n'y a aucune raison de craindre un exode de masse! Songez à l'Irlande: qui aurait pensé, il y a dix ans encore, que cette nation passerait du statut de pays d'émigration à celui d'une terre d'immigration, où viennent des jeunes très qualifiés? Aujourd'hui, la Pologne et d'autres ont cette capacité. Il faut plutôt inverser la question: dans quelques années, est-ce que la Suisse pourra être compétitive face à certains pays de l'Est? Si nous continuons dans la ligne de la fermeture, c'est la Suisse qui deviendra un pays d'émigration. Et séparer l'Europe de l'Ouest de celle de l'Est n'a aucun sens.

– Dans la concurrence pour les chercheurs, vous opérez sur un marché mondial. En quoi un accord avec l'UE vous est-il nécessaire?

– Le problème des visas reste dramatique en Suisse. Des jeunes viennent suivre une formation de pointe, coûteuse, et au moment où ils en sortent et où ils sont prêts à contribuer au développement de ce pays en créant une start-up ou en menant des recherches, on les met dehors. A moins d'être directement engagés, les diplômés ont un mois pour partir. Alors que ce sont souvent les gens les plus entreprenants, prêts à se lancer. C'est un gâchis extraordinaire, une absurdité.

– L'accord sur la recherche vous impose une forte pression: il faut que la Suisse décroche autant de subsides que ses contributions à Bruxelles…

– Mais nous sommes bons, à l'instar d'autres petits pays! La Suisse est bien positionnée pour ramener plus d'argent qu'elle n'en met, nous n'avons rien à craindre. Dans mon équipe, j'ai deux jeunes chercheurs financés par l'UE, ainsi qu'un boursier du programme Marie-Curie. Mon laboratoire est actuellement impliqué dans deux programmes, et plusieurs équipes de l'EPFL sont leaders de projets. L'EPFL reçoit une trentaine de millions de francs par année grâce à des projets inscrits dans le cadre européen, ce qui est considérable. C'est à peine moins que nos ressources issues du Fonds national. Et nous devons être là où les grandes orientations sont décidées. En outre, les hautes écoles suisses comptent déjà énormément de chercheurs de l'UE, nous ne vivons pas en autarcie! N'oubliez pas que cet accord concerne aussi, et de manière importante, les PME suisses qui peuvent recevoir des subsides si elles collaborent avec une haute école.

– Si la recherche helvétique est tellement brillante et attractive, ne pourriez-vous pas maintenir vos réseaux, accords bilatéraux ou non?

– Notre domaine était naguère doté de gros moyens, ce n'est plus le cas. Nous devons trouver d'autres financements. C'est aussi une question de réseaux et d'accès aux grandes infrastructures. Nous sommes à l'heure des grands projets, la «big science», et cela implique un travail en commun. Dans la recherche, l'Alleingang n'existe pas.

Conférence publique ce mercredi à 17 h au CSEM, rue Jaquet-Droz 1, Neuchâtel.