Victimes de leur succès? En lançant le concours pour un nouvel hymne national, les organisateurs de la Société suisse d’utilité publique (SSUP), qui gère la prairie du Grütli, n’imaginaient pas recevoir autant de propositions: 208, dont 69 en français, leur étaient parvenues le 30 juin! Des dossiers, mais aussi une polémique: les Jeunes UDC et les Jeunes PDC sont entrés dans la ronde, main dans la main. Ils jugent le projet de moderniser l’hymne «peu démocratique» et «déplacé». «Il est plus qu’étonnant de vouloir décréter un nouvel hymne en passant par un casting calqué sur The Voice of Switzerland», dénoncent-ils dans un communiqué commun diffusé le 14 juillet.

Ce n’est pas tout. Le conseiller national UDC Peter Keller (NW) avait déjà déposé une motion en mai, avec un titre évocateur: «La décision appartient au parlement ou au peuple suisse et non à un casting télévisé bébête!» Réponse du Conseil fédéral: il se prononcera «le moment venu sur la marche à suivre au cas où une proposition lui serait soumise». Mais garantit d’ores et déjà qu’il ne prendra pas de décision sans consulter le parlement.

En résumé: tout le monde (ou presque) veut changer l’hymne, mais ne touche pas à l’hymne qui veut! Voilà qui fait remonter à la surface les difficultés que le Cantique suisse a traversées avant de s’imposer.

Mais revenons au concours. Tout a commencé dans la tête de Jean-Daniel Gerber, ancien patron de l’Office fédéral des réfugiés, ex-secrétaire d’Etat à l’Economie, qui préside aujourd’hui la SSUP. C’était le 1er août 2011, sur la prairie du Grütli. «A la fin de la cérémonie, que je présidais pour la première fois, tout le monde s’est levé pour l’hymne. Et, mon Dieu, comment dire… On avait pourtant distribué les paroles!» commente-t-il depuis ses vacances.

Il voulait dire: triste. De là lui est venue l’idée d’un concours, qui sera officiellement annoncé le 1er août 2012. «Pour trouver un rythme entraînant et dynamique, et des paroles modernes, plus adaptées à ce que représente aujourd’hui la Suisse.» Lui-même avoue ne connaître que la première strophe, «et un bout de la deuxième», de l’hymne actuel. «J’ai par la suite dressé une liste d’une trentaine de personnalités – il me fallait un président de jury pour les quatre régions linguistiques – et devinez quoi: les quatre premiers que j’ai appelés ont tout de suite dit oui.»

Le quatuor de choc est constitué du maire de Delémont et ex-conseiller national PDC Pierre Kohler, de Christine Beerli, vice-présidente du CICR et candidate malheureuse au Conseil fédéral en 2003, de l’ancienne conseillère d’Etat tessinoise Patrizia Pesenti, qui travaille désormais au sein de Ringier Suisse, et de l’ex-ambassadeur Oscar Knapp, membre du conseil d’administration de la SSR.

La machine est lancée. Après les quatre présidents de jury, ce sont les jurés qui ont été choisis. Une trentaine d’écrivains, journalistes, slameurs et autres artistes. Et surtout le règlement. Condition numéro un: le texte du nouvel hymne doit se «fonder sur la teneur, le sens et l’esprit du «Préambule» de la Constitution fédérale, en vigueur depuis 1999». Mais sans forcément commencer par «Au nom de Dieu Tout-Puissant». Ça, c’est Lukas Niederberger, le directeur de la SSUP, ancien père jésuite, qui le dit. Autres conditions: le texte doit comprendre trois strophes au maximum. La musique? «La ligne mélodique de l’hymne actuel doit, en principe, être reprise pour le nouvel hymne, sous réserve toutefois de la liberté artistique», stipule le règlement. Le dernier communiqué, daté du 7 juillet, est, lui, moins strict: «La mélodie de l’hymne actuel sera conservée telle quelle, modifiée ou remplacée par une nouvelle composition musicale.»

«Le règlement a pas mal évolué sur ce point précis… Il était nécessaire de pouvoir s’éloigner de la musique actuelle», glisse Pierre Kohler, tout content de participer à l’aventure. «Personnellement, j’aimerais que la musique me prenne, qu’elle soit entraînante, pas ennuyeuse! J’accorde moins d’importance aux paroles.» Il connaît bien sûr La Rauracienne (l’hymne jurassien) par cœur, mais pas grand-chose du Cantique suisse. «Ce n’est vraiment pas ma tasse de thé.» Il préfère Pink Floyd, «Lili» de AaRON. Mais aussi les chorales et les fanfares. «Je suis en fait très éclectique», ajoute-t-il, hilare. Le Jurassien se dit «bluffé» par le grand nombre de dossiers romands envoyés. Et ose une pique: «Cela démontre que les Romands sont peut-être plus créatifs que les Alémaniques!»

Le texte doit être rédigé dans une langue nationale, «ou une combinaison de langues nationales», et n’avoir été publié nulle part ailleurs. Mais l’auteur n’a pas besoin d’avoir la nationalité suisse. Sur les 208 projets, deux ont déjà été disqualifiés: l’un parce qu’il était sans paroles, comme l’hymne espagnol, l’autre parce qu’il était rédigé en portugais.

Doté d’un budget de 345 000 francs, le concours a été lancé le 1er janvier 2014; les curieux avaient jusqu’au 30 juin pour soumettre leur projet. La suite du calendrier? Le jury doit se mettre d’accord sur un maximum de dix contributions avant le 15 octobre, sans en connaître les auteurs – seul un notaire basé à Lucerne a pour l’instant ce privilège. Elles seront traduites dans toutes les langues nationales et interprétées par des professionnels. Un vote du public, également à l’aveugle, désignera trois finalistes, à partir du printemps 2015. Puis le gagnant sera désigné lors de la Fête fédérale de la musique populaire, à Aarau, en septembre 2015, également grâce à des votes par téléphone, e-mail ou SMS. Dernière étape: la SSUP soumettra sa proposition «en 2015 ou en 2016» au Conseil fédéral, censé ensuite l’entériner. Ou pas. Le premier prix sera de 10 000 francs, le deuxième de 5000 et le troisième de 3000.

Et si rien ne s’avérait satisfaisant? «Le règlement prévoit que l’équipe du projet et la présidence du jury puissent passer des commandes, payantes», précise Jean-Daniel Gerber. L’an dernier, il estimait le taux de réussite pour qu’au final un nouvel hymne prenne la place du Cantique suisse à… 10%. Surprenant. Il nous brandit aujourd’hui un autre chiffre, avant de se raviser: «Mettez plutôt, «nettement plus élevé». Je ne veux pas me montrer pessimiste.»

Il faut dire que l’hymne actuel a connu une histoire mouvementée. En été 1841, le poète zurichois Leonhard Widmer demanda au prêtre et compositeur uranais Alberich Zwyssig de mettre en musique un de ses poèmes patriotiques. Mais ce n’est qu’en 1961 que le Conseil fédéral intronisa ce Cantique suisse comme hymne officiel. Jusqu’à cette date, Ô Monts indépendants (Rufst du, mein Vaterland) servit d’hymne, avec une mélodie qui se confondait avec le très britannique God Save the Queen. En 1894 et en 1953, lors de deux tentatives de faire ériger le psaume de Leonhard Widmer au rang d’hymne, le Conseil fédéral a répété que la décision devait se baser sur l’avis de la population, plutôt que par décret gouvernemental.

Mais en 1961, il finit par céder. Sa décision ne fut toutefois que provisoire, avec une période test de trois ans. Passé ce délai, seuls douze cantons se prononcèrent en faveur du Cantique suisse, six contre et sept demandèrent de prolonger le statut provisoire… ce qui fut fait. Jusqu’en 1980, sondages et concours se succédèrent. Et c’est finalement le 1er avril 1981 que le Conseil fédéral consacra définitivement, 140 ans après sa création, le Cantique suisse comme hymne officiel, aucune autre proposition ne parvenant à s’imposer.

Ce chant patriotique n’a jamais vraiment séduit; les nouvelles propositions pour le détrôner se sont multipliées depuis 1981, sans succès. Le site www.chymne.ch, consacré au concours, n’hésite pas à le décrire ainsi: «Lourd de style et dépassé par la réalité.» La presse internationale – le Wall Street Journa l, le Guardian ou encore le Spiegel se sont intéressés au concours – s’en est donnée à cœur joie, souvent pour s’étonner qu’une simple organisation ose lancer un appel d’offres pour toucher à une telle vache sacrée. Pour la Süddeutsche Zeitung, le Cantique suisse n’est ni plus ni moins qu’une sorte de «croisement entre un chant d’église et un bulletin météo».

Le jury n’a pas encore eu accès aux projets, contrairement aux quelques journalistes qui en ont fait la demande. Mais les règles du jeu pour les médias étaient très strictes: pas d’autorisation de publier des extraits de plus de 20 secondes et sommation de détruire ensuite les fichiers! «Un intranet, qui rassemblera l’ensemble des projets, sera disponible pour le jury vers le 5 août», précise Lukas Niederberger, le directeur de la SSUP, qui nous en a fourni six. Il dit en rigolant plutôt aimer la mélodie du Cantique suisse, mais devoir réapprendre chaque année les paroles avant le 1er Août, «car dans ma fonction, cela serait embarrassant de ne pas le connaître». Qu’il soit rassuré, pas grand monde ne lui en voudrait.

 

«A la fin de la cérémonie, tout le monde s’est levé pour l’hymne. Et, mon Dieu, comment dire…»