Depuis lundi, à 3 heures du matin, quatre détenus albanais ont rejoint Licio Gelli et «le tueur à la cravate» sur la liste des évasions fameuses de Champ-Dollon. Une évasion spectaculaire et digne des Dalton, qui met le pénitencier genevois en émoi. Les fugitifs ont véritablement joué les filles de l'air en se glissant le long d'une corde, tendue entre la fenêtre de la cellule et le tronc d'un chêne, situé juste derrière le mur d'enceinte.

Une mutinerie de jeunes à La Clairière, une quadruple évasion et un cas de méningite: les prisons ont connu un week-end pour le moins agité. «C'est une série noire. Pour nous, cette fuite est un échec. Une enquête a aussitôt été ouverte pour déterminer ce qui s'est passé. Il s'agit d'en tirer les enseignements et de prendre toutes les mesures nécessaires pour que cela ne puisse plus se reproduire», relève le directeur, Constantin Franziskakis.

Depuis sa mise en service, en 1977, et jusqu'à dimanche, Champ-Dollon n'avait eu à compter que quatre évasions, sur un total de trois millions de nuitées. Le scénario de la dernière en date la place cependant parmi les plus rocambolesques. Il est 21 heures. Comme tous les soirs, les gardiens font la ronde et ouvrent les portes pour contrôler la présence des prisonniers avant la nuit. Une fois la porte refermée, dans la cellule 217, au bout du couloir, les quatre pensionnaires sortent leur matériel, pris ou confectionné aux ateliers de reliure et de démontage.

Première étape, les comparses se font un bélier improvisé, à la pointe tranchante, pour briser le vitrage de sécurité renforcé. La fenêtre, qui ne peut s'ouvrir, n'est pas munie de barreaux. Pour masquer le bruit, ils amortissent le choc avec une couverture et frappent de manière espacée. La double épaisseur de verre ne résiste pas. Quelques heures après, les surveillants se souviendront avoir entendu deux coups sourds. «La nuit renvoie de nombreux bruits de la prison, de tous côtés, et ceux-ci n'ont pas attiré l'attention des surveillants qui se trouvaient dans le mirador», explique le gardien-chef, Michel Speck.

La vitre, «étoilée», se plie et se soulève comme une feuille. Les détenus se servent d'une bille, qu'ils ont démontée dans une souris d'ordinateur. Ils y attachent un long filin. A l'aide d'une fronde artisanale, ils projettent le mince fil au-delà du mur d'enceinte, haut de sept mètres, et des trois grillages successifs. Dans le noir, un ou des complices attendent. Au bout du filin, ceux-ci attachent alors une longue corde solide, de 3 centimètres de diamètre, que les Albanais tirent patiemment jusqu'à eux, à l'intérieur de la cellule. La corde est attachée au pied d'un des lits. Pendant ce temps, dehors, un complice la fixe au tronc d'un arbre. La cellule 217 se trouve dans l'aile du pénitencier qui est la plus proche du mur d'enceinte. Les fugitifs ont ainsi vingt à vingt-cinq mètres à parcourir. Ils se lancent, l'un après l'autre. Suspendus à la corde, au niveau du deuxième étage, ils se trouvent à huit mètres du sol. Ils passent ainsi au-dessus du mur d'enceinte et des grillages.

A cette hauteur, les quatre acrobates échappent au champ de vision des caméras de surveillance. Même si le périmètre comprend un chemin de ronde, il n'y a pas de patrouille de gardiens et de chiens la nuit, comme au pénitencier vaudois de Bochuz. C'est à trois heures que des surveillants aperçoivent la corde et donnent l'alerte. Les Albanais ont toutefois eu le temps de fuir dans la campagne genevoise. La frontière française n'est qu'à quelques minutes.

Les compagnons de cellule, âgés d'une trentaine d'années, étaient incarcérés depuis les mois de novembre à juillet. Inculpés dans des affaires de stupéfiants et de vols, ils ne sont pas considérés comme dangereux. Les circonstances de l'évasion remettent néanmoins en cause certaines dispositions de sécurité, notamment le fait que la vitre ait pu être fracturée. Selon le directeur Constantin Franziskakis, les caméras et l'éclairage extérieur, qui devaient normalement être changés cet automne, le seront plus rapidement. Quant au chêne et aux autres arbres proches du mur, ils seront au moins élagués, et probablement abattus…

L'évasion n'est par ailleurs pas le seul événement dont les pensionnaires ont eu à parler. Un détenu incarcéré depuis une douzaine d'heures a dû être transféré hier au quartier carcéral de l'hôpital, en raison de soupçons d'une infection par méningocoques. Les 140 personnes qui ont été en contact avec lui, gendarmes, surveillants et codétenus, recevront un traitement antibiotique à titre préventif. Tous les autres détenus ont également été informés.