Reclus et défaits, les militants espèrent voir venir la relève

La tension était palpable dimanche matin dans le camp Ecopop, du moins par ondes interposées. Au téléphone, Anita Messere, porte-parole romande, refuse net de rencontrer Le Temps, avant de raccrocher abruptement.

Jusqu’au dernier moment, le mouvement aura affiché une méfiance viscérale à l’égard des médias. Pour cette journée de résultats, le noyau dur des militants a prévu de se rencontrer à Brugg, à huis clos. Les journalistes qui ont fait le voyage en Argovie sont priés d’attendre dans un restaurant, quelques rues plus loin, que les membres d’Ecopop sortent de leur tanière pour donner des interviews.

Coup de massue

Les deux militants présents à Berne, Anne-Marie Rey et Jürg von Orelli, semblent bien seuls dans le vaste casino du Kursaal, au moment où tombe le coup de massue. A 13h déjà, le résultat est sans appel: l’initiative Ecopop est donnée perdante avec 74% de non (elle sera finalement rejetée à 74,1%, contre 25,9% de oui). Ecopop met immédiatement en cause une campagne menée au rouleau compresseur par la classe politique et économique dans son ensemble, contre ce petit mouvement de rebelles qui voulait limiter le solde migratoire à 0,2% par an, au nom de la préservation de la nature. Une lutte menée à armes inégales, déplorent-ils, avec «des millions injectés par les opposants» contre 350 000 francs du côté d’Ecopop. Goliath a écrasé David.

«Dès le début, il y a eu une campagne dégueulasse contre nous, marquée par la calomnie et le dénigrement», regrette Anne-Marie Rey, membre fondatrice d’Ecopop. L’ancienne députée socialiste bernoise jette des regards effarés à l’écran, alors que défilent les résultats, canton par canton. Pour elle, c’est l’épilogue d’une bataille entamée il y a quarante-quatre ans. «Je suis extrêmement déçue, dit-elle. C’est accablant. Je pensais que nous aurions au moins un tiers de la population avec nous, voire 40%, j’espérais même une petite majorité.» A côté d’elle, le vice-président du comité, Jürg von Orelli, hoche la tête, las: «C’est une défaite. Nous ne sommes pas parvenus à communiquer nos intentions à la population. C’était un thème très compliqué, porté par une petite organisation inconnue, aux moyens limités. Nos adversaires l’ont emporté en semant le doute et la peur dans les esprits.»

Alliés compromettants

Pour Anne-Marie Rey, les débats envenimés sur l’immigration, autour de l’initiative de l’UDC acceptée le 9 février, ont contaminé les débats: «On nous a faussement assimilés à la droite xénophobe.» L’Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN) s’est prononcée en faveur d’Ecopop. Dans Schweizerzeit, publication de la droite nationaliste, l’UDC Ulrich Schlüer plaidait lui aussi pour ce texte. Difficile, avec ces alliés compromettants, d’évacuer les soupçons et faire croire au message vert. «Le débat sur l’écologie n’a pas pu avoir lieu», estime d’ailleurs Anne-Marie Rey, qui admet une rigidité embarrassante du texte: «Une limite de l’immigration à 0,2% de la population était peut-être trop précise.» Philippe Roch, représentant romand d’Ecopop, va plus loin: «Créer un lien entre croissance et démographie était une bonne idée, mais elle a été mal traduite. J’avoue que c’était un mauvais texte.»

Pour Alec Gagneux, membre du comité, le mouvement est pourtant parvenu à amener la croissance dans le débat public: «C’est le seul point positif», dit l’ingénieur depuis Brugg, où affluent peu à peu militants et sympathisants.

La fête devait couronner une lutte de longue haleine, entamée lors de la fondation de ce mouvement en 1971. Mais l’heure n’est plus à la célébration: «Je suis triste. La population suisse s’est montrée égoïste, elle a décidé que l’argent a plus de valeur que la nature, affirme Alec Gagneux. Nous allons tout de même manger du gâteau, boire, peut-être danser un peu.»

Surtout, rester entre soi, à l’abri des regards. Ecopop a rassemblé des sympathisants d’horizons très divers. Jusqu’au bout, il a tenté de canaliser son message pour éviter de donner à voir une image éclatée, contradictoire, confuse. Malgré une tentative de contrôle frisant par moments la paranoïa, il n’est pas parvenu à convaincre.

Saura-t-il se redresser après le 30 novembre? L’avenir du mouvement est flou. «Nous devons encore digérer ce résultat», souligne Alec Gagneux. «Si nous avions atteint bien plus d’avis favorables, nous aurions pu envisager une nouvelle initiative. A présent, cette voie est morte», estime quant à lui Jürg von Orelli. Ses militants, dont la plupart ne sont pas des politiciens aguerris, sortent groggy de cette bataille. Pourtant, ils souhaitent que le débat sur la croissance se poursuive et souhaitent voir venir la relève. Un appel qui sonne comme un chant du cygne.