Neuchâtel

La redistribution hospitalière se double d’un délicat assainissement financier

La concentration hospitalière neuchâteloise préconisée par Laurent Kurth et le gouvernement n’aboutira que si, dans la foulée, le canton prend à sa charge la dette hospitalière de 200 millions et cautionne la trésorerie et les investissements d’HNe à hauteur de 350 millions

Il y a de la fierté et de la détermination chez Laurent Kurth au moment de présenter le projet final de réorganisation hospitalière, jeudi 7 juillet à Neuchâtel. Un paquet ficelé qui concentre les soins aigus à Pourtalès en ville de Neuchâtel, la réadaptation dans un nouvel hôpital à construire à La Chaux-de-Fonds (dans le secteur du vétuste hôpital actuel ou au Crêt-du-Locle), les urgences et la médecine de proximité dans trois policliniques à Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds et Val-de-Travers.

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Le programme du ministre de la Santé doit être validé par le Grand Conseil, puis par le peuple le 12 février 2017, deux mois avant les élections cantonales. Laurent Kurth sait qu’il marche sur des œufs, parce que les Montagnes s’opposent à son dessein. Mais les signaux, à l’échelle du canton, sont favorables.

La Santé, ministère à risque

Pourtant, le ministre socialiste rappelle avec un sourire forcé que, depuis 1989, à l’exception de la socialiste Monika Dusong en 2001 pour 411 petites voix, aucun ministre de la Santé n’a été réélu à Neuchâtel (l’indépendant Michel von Wyss de 1989 à 1993, pas réélu; le radical Maurice Jacot de 1993 à 1997, a dû se retirer; Monika Dusong de 1997 à 2005; le radical Roland Debély de 2005 à 2009, pas réélu; la socialiste Gisèle Ory de 2009 à 2011, contrainte par son parti de ne pas se représenter). Laurent Kurth n’avait-il d’ailleurs pas déclaré, en mai 2013, dans le huis clos gouvernemental, lors de la répartition des départements, qu’il «prenait la Santé pour quatre ans et si ce devait être davantage, ce serait du bonus» – c’est lui-même qui fait cette confidence aujourd’hui.

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La réorganisation prônée par le gouvernement, qui correspond aux desiderata d’Hôpital neuchâtelois (HNe), est connue depuis plusieurs mois. La mise en consultation du projet stratégique, ce printemps, a fourni des appréciations majoritairement favorables. Mais aussi des questions et des demandes de précisions.

Le gouvernement a ainsi complété un rapport désormais destiné au Grand Conseil puis au peuple. Il y précise avoir étudié ce que réclament les initiants du Haut du canton, soit deux hôpitaux autonomes. Le gouvernement estime qu’une telle formule provoquerait un important exode des patients hors canton, affaiblirait la large palette de soins dispensés dans le canton, ferait perdre des dizaines d’emplois et de revenus, «sans générer d’économies pour la trésorerie publique», assène Laurent Kurth.

Nouvelle loi qui ancre le principe d’institution cantonale unique

La réforme de l’organisation spatiale hospitalière génère une refonte complète de la loi sanitaire neuchâteloise. La loi sur l’établissement hospitalier multisite de 2005, qui additionne des «entités autonomes et séparées», doit faire place à un nouveau texte qui consacre le principe d’hôpital unique, cantonal et public, clarifie les compétences et les rôles des instances hospitalières et politiques, procure de l’autonomie dans la gestion de l’établissement et crée un conseil de l’hôpital, organe de dialogue et de concertation.

Reprise de la dette de 200 millions

La réforme hospitalière, devant générer une économie de fonctionnement d’une douzaine de millions par an, a un coût de départ élevé. L’extension de Pourtalès à Neuchâtel est devisée à 65 millions (pour passer de 192 à 270 lits), la construction de l’hôpital de réadaptation à La Chaux-de-Fonds coûtera 175 millions (pour 214 lits, y compris pour la psychiatrie et les soins palliatifs).

HNe n’a pas les moyens d’investir ces sommes. Son bilan est plombé par une dette de 250 millions contractée en 2006 lors de sa création. La réorganisation spatiale n’aurait aucun sens sans assainissement financier. Le Conseil d’Etat propose au Grand Conseil de délester HNE de 200 millions de dette, un montant qui viendra alourdir la dette et le découvert au bilan du canton (de 1,2 à 1,4 milliard pour la dette, de 615 à 815 millions pour le découvert). Comme le canton intégrait les intérêts et l’amortissement dans ses prestations d’intérêt général versées à HNe, la reprise de la dette s’accompagne d’une diminution d’autant des PIG. Jusque-là, l’opération financière est sans effet. Et le canton récupérera les hôpitaux fermés, d’une valeur comptable de 45 millions.

Pourtant, l’emprunt d’HNe à un taux de 3% pèsera sur les finances du canton jusqu’en 2026 et l’amortissement du découvert resserrera encore un peu plus la marge de manœuvre financière déjà très étroite du canton.

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Dix-sept ans de tergiversations

1999 Le ministre Monika Dusong ose une planification qui regroupe les soins aigus somatiques dans quatre hôpitaux au lieu de sept et promeut les soins en réseau.

2005 Une large majorité des votants (75%) adopte la loi sur l’établissement hospitalier multisite qui fédère les sept hôpitaux du canton dans une seule institution, HNe.

2010 La maternité de La Chaux-de-Fonds est fermée, au profit d’un site unique «mère-enfant» à Pourtalès à Neuchâtel.

2013 Le 24 novembre, 63% des Neuchâtelois valident le concept de l’équilibre entre les hôpitaux de Neuchâtel et de La Chaux-de-Fonds, avec répartition des missions.

2015 Le ministre Laurent Kurth, pressé par la nouvelle direction d’HNe, change son fusil d’épaule et affirme que les options de 2013 sont inapplicables. Le processus aboutissant à la concentration des soins aigus à Neuchâtel et de la réadaptation à La Chaux-de-Fonds est lancé.

2017 Le 12 février, le peuple est appelé à revenir sur les décisions de 2013 et à entériner le concept concentrationnaire, avec policliniques, de Laurent Kurth et d’HNe.

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