Les cris d'effroi amusés qui résonnent depuis huit jours dans la Rade sont leur meilleure publicité. Dans le public des Fêtes de Genève, nul n'ignore que les attractions foraines, en particulier celles installées près du Palais Wilson, assurent des sensations. Ce sont de vraies nouveautés, de celles qui secouent et font monter l'adrénaline, et dont les effets (voir l'encadré) se racontent avec presque la même emphase qu'un saut à l'élastique.

Un des meilleurs endroits pour mesurer le virage pris est la Tour, cette flèche de 60 mètres qui marque comme une immense enseigne l'entrée est de la Fête. A son pied, deux générateurs gros comme des cabines de chantier engloutissent le fuel et délivrent les 800 kW/h de puissance électrique que réclame l'installation. Son seul socle pèse trente-deux tonnes. Le frisson est là: la meilleure vue sur la Rade s'obtient au prix d'un cœur au bord des lèvres.

Produit d'appel et produit de luxe, le tour est à huit francs, mais l'installation ne désemplit pas, et il faut bien cela pour rentabiliser les quelque 5 millions qu'elle représente. Dans son sillage, une demi-douzaine d'autres nouveautés sont pour la première fois à Genève. Certaines, comme le Chaos ou le Space Roller, ont d'ailleurs franchement poussé le testeur d'un soir à ses limites.

Adolescent, le public-cible, lui, adore et en redemande. Il est ravi de voir que la Rade, l'espace d'une fête, n'a rien à envier aux parcs d'attractions géants qui flanquent obligatoirement les grandes villes du monde. Il se livre sans retenue aux conducteurs entre les mains desquels les sticks de conduite électronique ont remplacé les antiques freins et leviers, et qui évoquent plus le disc-jockey que le fort des Halles d'autrefois.

La partie foraine des Fêtes de Genève a redoré son blason. «Si la Lake Parade ou la parade des enfants sont les événements phares, le champ de foire assure la présence des spectateurs durant dix jours; c'est le vecteur qui amène du monde en permanence», relève, satisfait, son responsable Georges Jost. Ancien député Vigilance, il avoue avoir pris ce travail de placier: «Pour les occasions de serrer des mains qu'il donne.»

Retiré de la politique, il continue à l'exercer avec un plaisir visible: «Je caresse les forains dans le sens du poil. Pour les Fêtes, la location des emplacements de manèges représente 310 000 francs de revenus. C'est un des gros morceaux du budget, derrière les 500 000 francs amenés par les autres stands.» Ce qui n'empêche pas Georges Jost d'avoir dû bousculer ses protégés pour obtenir les nouveautés de cette année. Car, assure-t-il, il n'est pas question de mettre en concurrence des manèges dans l'attribution des espaces: «Celui qui a son emplacement va le retrouver année après année, avec les mêmes voisins.» Face à ces habitudes bien ancrées, où les Genevois sont servis les premiers, puis les Romands, les Alémaniques, et enfin les étrangers, le placier avoue n'avoir pas cherché le coup de force: «La révolution serait trop grande, elle ne passerait pas.» Pour sortir du ronron, il a fallu étendre le champ de foire: «Sur les nouveaux emplacements, on a pu faire jouer la concurrence, d'autant plus que les Fêtes attirent, avec 1,7 million de visiteurs en 1999.» Et ces forains qui viennent de loin n'ont pas les mêmes droits acquis, ce qui garantit qu'ils ne s'endormiront pas sur leurs lauriers.

Des nouveautés diversement commentées

Au pied des manèges, parmi les patrons, le changement est diversement commenté. Venus du fin fond de la Thurgovie avec deux des installations neuves, les frères Maier, Erwin et Hans Peter, vantent leurs investissements (près de deux millions pour chacun): «Il faut cela pour rester compétitifs.» Genevois, Gilbert Tissot hoche la tête: «Personne en Romandie ne peut se payer des engins.» Sa parade personnelle a été de mettre celui d'un Allemand – le Space Coaster – sur l'une de ses places. «Pas correct», grommelle Willy Bourquin, de Versoix, pourtant le premier à trouver que les manèges ne se renouvellent pas assez. Reste que les nouvelles installations jouent leur rôle de moteur, et le public suit. «Sept d'un coup, quand même, c'est trop, proteste le Vaudois Claude Reymond. Il aurait fallu étaler.» Au comité des Fêtes, Georges Jost rêve de surfer sur la dynamique acquise, et de s'étendre encore plus.