Agriculture

Les redresseurs de paysage sont à l’œuvre dans la campagne lémanique 

Avec les subventions pour prestations écologiques, les agriculteurs recréent les éléments paysagers traditionnels de leur région. Reportage au-dessus de Nyon, dans les prairies et le long des haies

Il y a bien un voisin qui lui a dit un jour: «Ta haie, elle fait chenit.» Mais c’était au début, il y avait beaucoup d’herbe dans les nouveaux buissons. Depuis, ceux-ci ont pris de la hauteur et, avec un peu d’imagination, on voit le magnifique rideau de verdure qui mènera dans dix ans au panneau d’entrée de Chéserex.

Pascal Ansermet, agriculteur dans cette commune du district de Nyon, préside avec conviction le réseau écologique La Frontière dont le but est d’améliorer la qualité biologique et paysagère de la zone rurale. Les haies fruitières, les alignements d’arbres et les prairies naturelles, sont les trois principaux moyens à disposition. Des solutions simples mais qui font toute la différence.

Enfant, Pascal Ansermet a connu les haies, ainsi que les allées d’arbres sous lesquelles on allait s’étendre pour les dix heures. «Mais les trente glorieuses font leur œuvre, se souvient le paysan. On arrache tout, on coule des chemins en béton, on produit.» C’est l’ère du remaniement parcellaire. Un damier agricole, dépouillé de tout ce qui gène, marque le Plateau suisse.

Un réseau de 80 exploitants

Aujourd’hui, le revirement paysager est en marche, dont les causes premières sont la poussée de l’écologie et la refonte des paiements agricoles. Il a bien pris sur la Côte vaudoise. La dynamique est née au pied du Jura, favorisée par la présence d’espaces inutilisés restés plus nombreux. Elle s’étend à force d’émulation vers les zones plus proches de l’autoroute A1.

Créé il y a six ans, le réseau La Frontière couvre actuellement 4500 hectares, touche 18 communes des hauts de Nyon, 80 exploitants agricoles et 600 parcelles. Selon le Fonds suisse pour le paysage, qui lui apporte un soutien financier, il fait partie des réalisations remarquables de ce type, de par son périmètre, son ambition, le nombre et la variété des mesures prises. A part quelques récalcitrants aux consignes, presque tous les paysans ont adhéré au système. Comme le dit Pascal Ansermet: «La participation au réseau permet d’optimiser les paiements.»

Dans la nouvelle politique agricole, l’enveloppe globale des subventions est restée égale. Mais les paiements directs liés à la production vont passer progressivement de 80% à 40%, tandis que les versements liés à des prestations écologiques montent proportionnellement en puissance.

Un agriculteur doit préserver 7% de sa surface agricole utile des herbicides et fumures. Ce sont les terrains privilégiés pour redessiner le paysage rural. Là où les champs s’étendaient jusqu’à la route, on trouve désormais, dans les zones retouchées, une bordure de prairie large de quelques mètres, où brillent les taches jaunes des salsifis. On fauche la fleur de foin un ou deux mois plus tard qu’avant. Alors qu’il n’en restait qu’une dizaine de bouts, cette prairie source a été reconstituée sur une centaine d’hectares dans le réseau.

Pascal Ansermet montre sa jeune haie, qui rhabille la bordure de route, son allée d’arbres devant sa ferme. Il a aussi choisi des piquets en bois pour ses clôtures, pour lesquels il touche une contribution. Mais attention, là c’est un autre programme qui intervient, celui des «prestations paysagères» introduites en 2014. Pas facile de se retrouver dans le dédale des subventions agricoles.

Mes chênes seront comme des géants sur ce plateau.

Le réseau La Frontière a une cheville ouvrière, Sylvie Viollier. Cette biologiste a d’abord travaillé dans le terroir genevois, entre Collex-Bossy et Versoix, avant d’animer le groupe vaudois. Conception, coordination, recherche de fonds, communication, elle est sur tous les fronts. Quand des classes d’école ou des élus acceptent ses invitations à planter des arbres, c’est un grand moment de bonheur.

Sa fierté: le Fonds suisse pour le paysage a choisi Chéserex pour ouvrir cette semaine les célébrations de son 25e anniversaire. Institué par la Confédération pour le 700e, ce fonds a consacré depuis 140 millions de francs à soutenir des initiatives privées en faveur du paysage. C’est lui qui paie les arbres que plante le réseau nyonnais. Par exemple, les jeunes chênes que Joël Brocher a choisis pour séparer deux grands champs: «Je les vois, quand ils seront grands, comme des géants sur ce plateau», imagine cet agriculteur de Grens.

Un lien avec la population périurbaine

Pour son travail, fait de multiples petites touches, Sylvie Viollier s’inspire de plans historiques, d’anciens baux de fermage. Elle se plonge dans les livres d’art, fréquente les musées. Un tableau d’Eugène Burnand lui parle tout particulièrement: La Bergère sous les pommiers (1896, Musée Eugène Burnand, Moudon) célèbre la paysanne, mais aussi les haies rehaussées d’arbres fruitiers.
 

La biologiste repère aussi les derniers mûriers, s’en inspire: «Rétablir le paysage rural traditionnel et caractéristique de la région, tout en créant quantité de milieux naturels précieux, c’est important.»

Ce retour en grâce de la couleur locale doit aussi contraster avec les aménagements paysagers standardisés, malgré les haies exotiques, qui uniformisent les quartiers résidentiels tout proches. Parole du paysan Pascal Ansermet: «Nous sommes dans le périurbain et nos embellissements sont une manière d’établir le contact avec les 97% restants de la population.»

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