Le Conseil fédéral est-il enfin prêt à publier l'étude complète mandatée par l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) sur le rationnement des soins en Suisse? Cette question écrite déposée hier par la conseillère nationale, Pia Hollenstein (Verts, SG), suggère que le contenu et les chiffres de cette étude, confiée à l'institut de soins de l'Université de Bâle (Institut für Pflegewissenschaft) embarrassent la Berne fédérale et contredisent sa stratégie de réduction budgétaire du personnel soignant.

Dans ce domaine une étude américaine fait référence, celle de Linda Aiken, de l'Université de Pennsylvanie. Publiée en octobre 2002, elle se base sur 230000 patients, 10000 infirmières et 168 hôpitaux et se penche sur le rationnement des soins. Ce terme définit l'emploi d'un personnel moins compétent ou moins nombreux qui se traduit par des choix susceptibles de provoquer des complications pour le patient, des chutes, des escarres, des erreurs dans l'administration de médicaments, ou une détérioration de son état de santé et un séjour hospitalier finalement prolongé au-delà du nécessaire.

L'étude prouve le lien direct et proportionnel entre la dotation qualitative et quantitative en personnel soignant et le résultat des soins des patients. Plus le personnel est nombreux et plus sa formation est élevée, plus il dispose de temps pour s'occuper du patient, et plus le résultat est positif pour le patient et son état de santé. Il est aussi positif pour le personnel, à travers une réduction de l'absentéisme. Aiken démontre que chaque patient supplémentaire alloué à une infirmière accroît de 23% la probabilité de «burn-out».

L'étude établit aussi un lien direct entre d'un côté la qualité et la quantité de soins et de l'autre l'évolution de la mortalité. Chaque patient supplémentaire se traduit par une augmentation de 7% de la mortalité dans les trente jours. Est-ce que le rationnement des soins renchérit les coûts de la santé? C'est du moins le sentiment de l'Association suisse des infirmières et infirmiers (ASI).

Mêmes résultats en Suisse

En Suisse, l'institut bâlois, sur mandat de l'OFSP, a repris le même concept de recherche dans une étude baptisée RICH-Nursing et dirigée par Sabina de Geest et Anne-Marie Kesselring. L'analyse, qui porte sur huit hôpitaux suisses, s'est achevée au printemps 2005. Elle aboutit aux mêmes conclusions, selon Pierre-André Wagner, responsable du service juridique de l'ASI.

Lorsque l'auteur a voulu utiliser son étude, l'OFSP lui a rétorqué que les chiffres étaient encore sous embargo et qu'ils ne pouvaient être publiés, selon Pierre-André Wagner. Ce dernier trouve ce refus assez curieux. Ces données sont importantes pour le monde de la santé, les associations professionnelles concernées, les caisses maladie et le public. Infirment-ils la stratégie de restrictions budgétaires? La question de Pia Hollenstein, infirmière et membre de l'ASI, devrait permettre de le savoir. La conseillère nationale demande également au conseiller fédéral de porter son jugement et d'en tirer les enseignements adéquats.