Contre toute attente, l'initiative Denner «Pour des médicaments à moindre prix» suscite la polémique. Si en début de campagne aucun politicien ne s'aventurait à soutenir ce texte, quelques socialistes se sont lancés à l'eau il y a à peine un mois, donnant un nouvel élan au débat. Adversaires et partisans de l'initiative, à l'exception notoire de l'industrie pharmaceutique, s'accordent pour dire qu'il faut baisser le prix des médicaments en Suisse, ils conviennent également que le texte de Denner est mal ficelé. Les premiers en dénoncent les dangers, les seconds font confiance au parlement pour concocter une loi acceptable. Les conseillers nationaux Marlyse Dormond (soc./VD), membre du comité de soutien à l'initiative et directrice de la caisse maladie CPT à Lausanne et Yves Guisan (rad./VD), vice-président de la Fédération des médecins suisses, en débattent.

Le Temps: Opposants et partisans de l'initiative Denner ont conclu des alliances dénoncées comme «sulfureuses» par la partie adverse. Les socialistes ont ainsi pactisé avec Karl Schweri…

Marlyse Dormond: Denner ou Novartis, c'est un peu choisir entre deux diables. Le Parti socialiste était assez partagé à ce sujet, j'étais moi-même plutôt réservée. Plusieurs incidents m'ont convaincue qu'il fallait dépasser le support Denner, qui n'est pas idéal j'en conviens tout comme celui de Novartis, et se concentrer sur l'objectif poursuivi. Celui de baisser les coûts d'un secteur de la santé, les médicaments, qui a augmenté de 25% depuis 1996. Or les Chambres fédérales ont refusé l'initiative socialiste portant sur le calcul des primes en fonction du revenu et de la fortune, arguant qu'il fallait d'abord maîtriser les coûts de la santé. On ne peut pas demander d'un côté d'agir sur les coûts et de l'autre refuser une mesure qui permet de le faire. Cette initiative n'est pas parfaite mais la droite n'a pas voulu faire de contre-projet. A cela s'ajoute encore la manipulation des ordonnances par Novartis qui a ajouté un «sic» sur ces feuillets pour obliger le pharmacien à distribuer la préparation originale et non sa copie, le générique, comme il a maintenant le droit de le faire.

Yves Guisan: Le contre-projet existe c'est la loi sur les produits thérapeutiques qui permet les importations parallèles pour les produits qui ne sont plus protégés par un brevet, c'est une ouverture incontestable mais qui n'est pas généralisée comme celle demandée par l'initiative. Reste que les prix en Suisse posent problème, ce n'est d'ailleurs pas spécifique à l'industrie du médicament, cela tient à la persistance de structures cartellaires. Dans le domaine du médicament j'estime que le Conseil fédéral fait preuve d'une certaine faiblesse.

M.D.: C'est le moins que l'on puisse dire! C'est certainement une des raisons pour lesquelles cette initiative a été lancée. Dans les pays européens la vente des génériques est beaucoup plus répandue. En Hollande on vend 30% de génériques sur l'ensemble des médicaments pour 2,6% en Suisse. Selon l'OMS, ce pays est pourtant mieux classé que la Suisse dans la performance au niveau de la santé, ce qui prouve que l'utilisation de génériques ne menace pas la qualité des soins.

– Accuser le Conseil fédéral de laxisme n'est-ce pas plaider pour l'initiative Denner?

Y.G.: Non, il y a dans ce texte des inconvénients rédhibitoires qui pénalisent le patient. Il propose des mesures de rationnement terribles et éthiquement inappropriées, une limitation trop rigide. Il est par contre indispensable que l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS) négocie avec l'industrie pour obtenir des prix plus avantageux. Cela dit, pour agir sur les coûts, il faudrait se pencher aussi sur la pratique médicale. Le marketing des maisons pharmaceutiques est omniprésent auprès des médecins. L'idée est d'imprimer dans la tête du praticien un certain nombre de noms de médicaments qui lui viendront au bout de la plume lors de la prescription. Nous devons lutter contre ces automatismes néfastes. Quant aux nouveaux produits, il faut évaluer s'ils amènent un réel progrès et s'il ne vaut pas mieux utiliser les génériques issus de médicaments éprouvés. Les différences de prix sont considérables. Et n'oublions pas le rôle de la concurrence entre les médecins qui les pousse à prescrire les médicaments les plus chers, les plus à la mode, pour attirer la clientèle.

– Et l'alliance avec l'industrie pharmaceutique? Les médecins peuvent-ils se targuer d'indépendance face à ces firmes qui les renseignent sur les nouveaux produits arrivant sur le marché et dont ils font évidemment la promotion. Sans compter la part qu'elles tiennent dans le financement de la formation continue?

Y.G.: Je n'assimile pas l'industrie pharmaceutique au diable. Mais la mondialisation lui permet de contourner sans problème les mesures d'économie telles que celles proposées dans l'initiative, elle le fait déjà. C'est elle qui produit les génériques, elle rachète les petites sociétés spécialisées dans ce créneau de façon à garder la haute main sur les ventes. Il y a de fait un monopole international de l'industrie pharmaceutique, il est donc erroné de poser le problème en terme de marché. Il s'agit d'enjeux politiques multilatéraux auxquels la Suisse ne peut s'attaquer seule. Dans notre pays cette branche de l'économie a un grand impact sur la santé publique, elle assure des emplois et une prééminence technologique dans le monde. Ce qui ne signifie pas qu'il faille lui accorder une protection commerciale. Mais l'initiative de M. Schweri transgresse les règles du commerce international. Car si on accorde aux pays limitrophes le droit d'importer librement des médicaments en Suisse on doit le faire également pour l'Azerbaïdjan, pays sur lequel on n'a pas les mêmes possibilités de contrôle que l'Allemagne.

M.D.: Les auteurs de l'initiative ne s'opposent pas à ce que les autorités appliquent une procédure d'enregistrement supplémentaire si le médicament vient d'un pays qui ne dispose pas, contrairement aux pays de l'OCDE, d'une procédure d'admission équivalente à celle de la Suisse. Le message du Conseil fédéral précise que les médicaments importés ne pourront pas être vendus sans une autorisation fédérale. Rappelons que 67% des médicaments vendus en Suisse sont fabriqués à l'étranger, avec des prix de revient étrangers, mais vendus au prix suisse.

– L'initiative demande clairement que le médicament le meilleur marché soit sélectionné, le générique lorsqu'il existe. Elle veut également que les assureurs établissent la liste des médicaments remboursés, et non plus l'OFAS. Ces exigences pourraient être assouplies voire supprimées par le parlement lors de l'élaboration de la loi selon ses partisans?

M.D.: Cela s'est déjà fait pour l'initiative des Alpes et Rothenthurm dont certaines données étaient inapplicables. Cette initiative a des défauts c'est incontestable, je ne pense pas que c'est aux assureurs d'établir la liste des spécialités par exemple. Toutefois il faudra assouplir la loi avec des règles strictes, sinon l'initiative n'aura pas d'effet.

Y.G.: Malgré tout la rigidité du texte fait que sa mise en œuvre aurait un impact sur la qualité des soins. Ou alors il faudrait l'édulcorer pour qu'il soit applicable, en s'écartant de la volonté du peuple.