La collision est programmée: le 3 mars, par un intéressant hasard de calendrier, le Conseil national traitera successivement deux propositions à la fois analogues et antagonistes. Emanant du très blochérien Walter Frey (UDC/ZH), une initiative parlementaire demande une enquête officielle sur les activités en Suisse de la police politique de l'ex-RDA, la Stasi. Tout de suite après, les députés devront se prononcer sur une initiative rédigée par Pia Hollenstein (Verts/SG) et qui propose l'examen des relations entre la Suisse et l'Afrique du Sud de 1945 à 1994. Ce texte a été rejeté le 26 janvier par la majorité bourgeoise de la commission des affaires juridiques du Conseil national. Mais un rapport des milieux antiapartheid suisses apporte de nouvelles révélations susceptibles de relancer le débat (lire ci-contre).

S'ils étaient finalement acceptés, ces deux textes permettraient à des historiens mandatés par la Confédération d'entreprendre des recherches dans les archives officielles et privées, celles des banques notamment, avec le soutien de fonds publics. Les délais de 35 ans ou 50 ans ordinairement prévus par la loi pour le libre accès aux archives de l'Etat et le secret bancaire ou professionnel ne seraient pas respectés dans ces deux cas. Ces exceptions s'inspirent de celle consentie à la commission Bergier, qui dispose d'un droit d'accès illimité aux documents dans le cadre de ses recherches sur les relations entre la Suisse et le IIIe Reich

Pas les mêmes chances

A première vue, ces deux initiatives ne disposent pas des mêmes chances devant les députés. Le camp bourgeois, majoritaire au Conseil national, a en effet refusé la proposition Hollenstein lors d'une séance de la commission parlementaire compétente alors qu'il a accepté en première lecture, quoique de justesse, de lancer l'enquête historique demandée par Walter Frey. Cette asymétrie s'explique aisément: les «milieux officiels et économiques suisses» visés par Pia Hollenstein pour leur aide au régime de l'apartheid étaient plutôt proches de la droite. De même, les personnes susceptibles d'avoir eu des liens avec la police secrète de l'ex-RDA se recrutaient certainement plus du côté de la gauche et de l'extrême-gauche qu'au Parti radical. Le secrétaire général du Parti socialiste, Jean-François Steiert, dénonce d'ailleurs dans l'initiative Frey une volonté de «réidéologiser le débat» en revenant sur les voyages en ex-Allemagne de l'Est de certains parlementaires du PS, notamment son ancien président, Helmut Hubacher.

Difficile à justifier

En principe, droite et gauche défendront donc des positions contraires le 3 mars. Mais, pour les deux camps, il sera difficile de justifier autrement que par des raisons purement politiciennes le rejet ou l'acceptation de l'une des initiatives seulement: le secrétaire général du Parti radical, Johannes Matyassi, tente bien d'expliquer qu'il y a «une différence entre la RDA et l'Afrique du sud» mais ne va pas jusqu'à dire que le régime communiste de Berlin-Est était plus dur que l'apartheid. Au PS, Jean-François Steiert estime qu'il est logique pour la Suisse de s'intéresser aux liens qu'elle entretenait avec l'Afrique du Sud, mais pas d'examiner les activités de la police secrète d'un Etat disparu sur le territoire helvétique.

Ces positions sont cependant susceptibles d'évoluer. Les groupes parlementaires n'ont pas encore pris de décision définitive sur les débats du 3 mars. Selon Pia Hollenstein, les écologistes devraient soutenir l'ouverture de deux enquêtes historiques à la fois. Une position radicalement différente serait de les refuser l'une comme l'autre. La Neue Zürcher Zeitung vient de publier un éditorial massif – intitulé «Big Brother dans les archives» – pour défendre ce point de vue. Selon le quotidien zurichois, l'irruption de deux nouvelles équipes d'historiens dans les archives des banques, après ceux de la commission Bergier, signerait l'arrêt de mort du secret bancaire suisse. Quand on sait à quel point la NZZ est adulée par les élites économiques et politiques outre-Sarine, on ne doute pas que son opinion est susceptible de faire réfléchir quelques parlementaires de droite avant le vote du 3 mars.