Sans doute Mourad Dhina est-il doté d'une intelligence supérieure. Installé en Suisse depuis bientôt huit ans, ce physicien nucléaire, diplômé du MIT et ancien employé du CERN, est régulièrement présenté comme une figure centrale des groupes islamistes qui combattent le pouvoir en Algérie. La France et les Etats-Unis l'ont accusé de trafic d'armes, la Suisse a perquisitionné ses locaux, l'Algérie dénonce inlassablement son rôle logistique au profit des guérillas islamistes. Mais rien n'y fait. A 40 ans, Mourad Dhina vient d'être nommé à la tête du Front islamique du salut, le parti d'exilés qui avait remporté les élections algériennes de 1992. Très calme lorsqu'on l'interroge, il dément toute implication dans le terrorisme, mais affirme que la lutte armée en Algérie procède du «droit de rébellion contre tout pouvoir illégitime».

Pour les policiers suisses, Mourad Dhina est une sorte de cauchemar vivant. Il arrive à Genève en 1994, alors que les autorités françaises commencent à s'intéresser de très près aux réseaux algériens implantés sur leur territoire. En décembre de la même année, il reçoit de ses contacts dans les services de renseignements algériens un rapport confidentiel du Ministère public de la Confédération, qui comprend les noms de nombreux suspects résidant en Suisse. Le policier suisse qui a pris la liberté de transmettre ce document confidentiel aux Algériens sera plus tard condamné par le Tribunal fédéral. «Cette affaire prouve qu'il y avait un espion algérien au sein de la police suisse», commente Mourad Dhina. En 1995, le physicien est soupçonné par la police fédérale de trafic d'armes vers l'Algérie, mais l'enquête n'aboutit pas.

L'embarras des autorités helvétiques redouble en 1997, lorsque l'islamiste Ahmed Zaoui, présenté comme un responsable du GIA en Belgique, se réfugie en Suisse en traversant la frontière clandestinement. C'est un proche de Mourad Dhina, qui partage son refus de toute trêve avec les autorités algériennes. Zaoui sera expulsé en octobre 1998 vers le Burkina Faso, où ses frais d'entretien seront assurés par le Département fédéral des Affaires étrangères, c'est-à-dire par le contribuable suisse.

De 1994 à 1996, Mourad Dhina a publié à Lausanne Al Qadiât (La Cause), une publication politique sans liens explicites avec les groupes armés, mais qui réclame la création d'un Etat islamique en Algérie. En décembre 1995, elle qualifie de «martyr» Mohammed Saïd, chef du Front islamique pour le djihad armé (FIDA) et éphémère numéro deux des Groupes islamiques armés (GIA) dont des membres finiront par l'assassiner. A cette époque, La Cause dénonce l'existence en Algérie d'un «système puant qui a engendré des bêtes hideuses à la solde d'un monde occidental qui n'a de civilisé que les apparences». Ses locaux genevois ont été perquisitionnés le 14 juin 1995, peu après que le journal eut adressé une lettre à Jacques Chirac, alors juste élu président, pour lui conseiller «de retirer les mains de la France de ce qui se passe en Algérie». «Sachez que le djihad est pour nous le sens ultime que prend notre foi en Dieu», disait le texte. La lettre a précédé de peu les attentats perpétrés en France par les GIA et dont les auteurs sont aujourd'hui jugés à Paris.

Selon le chercheur français Jean-Michel Salgon, qui a écrit de nombreux articles sur les groupes islamistes algériens, Mourad Dhina est un représentant de la mouvance «algérianiste», qui rassemble les tenants d'un islamisme «national» opposé à l'internationalisme des Frères musulmans. Au long de son exil, Mourad Dhina, alias Cheikh Amar, n'a cessé de flirter avec divers groupes clandestins, notamment le FIDA. Cependant, pour Jean-Michel Salgon, il a toujours été un militant politique et non un «opérationnel» engagé dans des actions terroristes. Il dispose encore aujourd'hui d'un réseau d'influence qui s'appuie sur l'organisation Hijra (exil) international, et sur un ensemble de mosquées et de publications basées en Suisse (Hoggar Print), en Belgique et en Grande-Bretagne. L'ambition de Mourad Dhina semble aujourd'hui être de s'imposer comme un interlocuteur politique en continuant, au besoin, à fréquenter des groupes violents: «Ce sont des acteurs importants du conflit, la paix ne peut se faire qu'avec eux. Il est de notre devoir d'approcher certains groupes, en tant qu'intermédiaires, pour négocier une solution.»