Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Laves torrentielles, chutes de pierres ou encore canicules, les conséquences du réchauffement se font sentir en Suisse. Les changements climatiques y sont d’ailleurs deux fois plus importants que dans le reste du monde, 2 degrés supplémentaires chez nous contre une augmentation moyenne de 0,9 degré à la surface du globe. Ce réchauffement est particulièrement évident en montagne, où le permafrost fond. La disparition du ciment des cimes entame les flancs des Alpes, qui s’effondrent sur les habitants situés en contrebas.

Les vieilles pierres souffrent

Le problème est bien connu dans la commune bernoise de Guttannen, où le Ritzlihorn, qui surplombe le village, s’effrite. Conséquence d’une érosion «rarement observée dans le reste du pays», dit un rapport sur la situation aux abords du village, la petite communauté de 300 habitants est aux premières loges pour témoigner des effets d’une hausse des températures. Car ici, quand la nature se déchaîne, des rochers de 700 tonnes dévalent la pente. Gros comme des maisons. Le phénomène est récurrent: en août 2005, de fortes pluies combinées à de hautes températures en altitude font descendre 500 000 mètres cubes de montagne aux abords du village. La route cantonale est recouverte, l’Aar sort de son lit et les dégâts se chiffrent à plusieurs millions de francs. Par chance, personne n’est blessé.

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Après avoir reconstruit la route sur une digue, les habitants espèrent des jours meilleurs. Toutefois, la montagne tombe à nouveau l’année d’après. Puis encore en 2010. Et encore en 2011. Une première maison doit alors être évacuée. Construite en 1740, elle était l’une des plus vieilles du village. Ses deux résidents sont relogés. Ils pourraient ne pas être les derniers. Un rapport de 2016 établit en effet que si le village principal n’est pas en danger, deux hameaux à l’écart, Flesch et Leen, sont sur la corde raide. «En raison du réchauffement climatique, il y a 60 à 80% de chances qu’ils soient affectés ces prochaines années», explique Markus Wyss, ingénieur en chef de la région. Face à ces statistiques, décision a été prise d’interdire toute construction ou rénovation à leurs alentours. «Les dernières années ont été calmes, se réjouit Markus Wyss. Mais on ne sait jamais ce que l’avenir peut réserver.» En cas de danger imminent, les habitants des deux petits bourgs devraient eux aussi partir.

L’OFEV peu soucieux

Sur l’autre versant des Alpes bernoises, en Valais, le problème ne se pose pas encore. «Pour l’heure, aucun habitant du canton n’a dû déménager à cause du réchauffement climatique», explique Pascal Stoebener. Le remplaçant du chef de la section dangers naturels de l’Etat du Valais ne s’attend pas à se retrouver face à cette problématique au cours des dix prochaines années, «en raison du travail effectué par les autorités pour prévenir au mieux ces événements». Les collectivités publiques déboursent des dizaines de millions de francs par an pour construire des ouvrages de protection et mettre en place des systèmes de surveillance contre les dangers naturels, assure-t-il. Mais la situation pourrait évoluer à moyen terme. «On pourrait se retrouver face à cette problématique d’ici à une trentaine d’années.» Il évoque notamment des masses rocheuses instables dans certaines régions valaisannes comme le Mattertal, qui mène à la station de Zermatt.

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L’Office fédéral de l’environnement partage le calme du Valaisan. Il suppose qu’il n’y aura pas de «réfugiés climatiques» entre régions en Suisse dans un avenir proche. Certes, explique l’office, il existe des évacuations temporaires ou des réinstallations permanentes dues à des dangers naturels en Suisse. Toutefois, dit-il, «ces évacuations ne peuvent être attribuées directement au changement climatique, mais tout au plus indirectement, vu l’influence du réchauffement climatique sur les mouvements de masse».

Les riches au frais

Cette conclusion est cependant nuancée par Martine Rebetez, professeure à l’Institut de géographie de l’Université de Neuchâtel et à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage. «On ne peut pas rénover les aménagements de protection ou en construire de nouveaux sans cesse et sans limite, comme on l’a fait durant la seconde partie du XXe siècle, prévient la scientifique. A partir d’un certain moment, les coûts deviendront tellement colossaux que certains logements devront être déplacés. La question est de savoir jusqu’à quel point les collectivités publiques sont d’accord d’investir pour protéger certains accès ou certaines habitations.» Sur ce point-là, la Suisse semble faire partie des exceptions. «Nous vivons dans un pays riche et développé, souligne Martine Rebetez. Nous avons donc une marge de manœuvre que d’autres Etats n’ont pas.» Reste à savoir comment investir cet argent. Pour la climatologue, la réponse est limpide: «Les mesures d’adaptation seront beaucoup plus chères que de réduire nos émissions de CO2.»

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Le réchauffement climatique ne concerne en outre pas que les habitants des Alpes ou ceux qui résident au bord des lacs et rivières, avertit-elle: «A long terme, les canicules estivales seront de plus en plus fréquentes. Dans la deuxième partie du XXIe siècle, elles seront également toujours plus longues et difficiles à supporter, notamment sur le Plateau.» En 2003, un tel phénomène avait provoqué le décès prématuré d’un millier de personnes dans notre pays, rappelle la climatologue. Aujourd’hui déjà, les Suisses improvisent des séjours en montagne lorsqu’il fait très chaud, dit-elle. Et ce genre de phénomène pourrait augmenter. «On peut imaginer des migrations temporaires renforcées vers des hôtels ou résidences secondaires en altitude durant la période estivale, dit-elle, pour les personnes qui peuvent se le permettre.» Comme dans le reste du monde, la résilience au réchauffement en Suisse varie selon les bourses.