La principale victime, quoique collatérale, de la journée est sans doute Eveline Widmer-Schlumpf. Le résultat de l’élection au Conseil fédéral – victoire de Didier Burkhalter au 4e tour – et plus encore les considérations qui ont prévalu dans les groupes traduisent toute l’importance accordée par les uns et par les autres, à deux ans des élections générales de 2011, à la concordance. Même le Parti bourgeois-démocratique (PBD), fort de six sièges au Conseil national, a exprimé, par la voix de la cheffe de groupe, Brigitta Gadient, sa préoccupation en ce sens. Préoccupation surprenante dans la mesure où l’observation de la concordance à laquelle chacun pensait mercredi aura pour conséquence la chute de sa conseillère fédérale.

Le souci premier exprimé de cette façon est une sécurisation du terrain à la fin de la législature. L’UDC veut récupérer son deuxième siège et les autres partis entendent conserver les leurs. Après les péripéties survenues lors des dernières élections au Conseil fédéral, on a senti comme une aspiration commune à un retour à l’ordre et un refus de l’aventure. Personne n’avait envie, mercredi, de prendre le moindre risque en prévision des élections générales de 2011. L’erreur d’analyse majeure commise par le PDC est d’avoir sous-estimé l’aspiration à cette forme de retour à la normale et de n’avoir pas vu à quel point sa tentative contrariait les intérêts des autres partis.

L’UDC et le PS se sont en quelque sorte renvoyé la balle, en début de semaine, ni l’un ni l’autre ne voulant endosser la responsabilité d’une rupture de la concordance et chacun essayant de contraindre l’autre à l’assumer. D’où ce soudain et surprenant accent mis sur la transparence, qui n’est d’ordinaire pas une préoccupation majeure des intéressés.

C’est probablement à l’UDC que l’anticipation de 2011 a pesé le plus lourd, appuyée sur un phénomène de rejet du PDC que l’on a sous-estimé. On s’est en particulier trompé en imaginant qu’Urs Schwaller pourrait draguer auprès des démocrates du centre ruraux les voix qui lui manqueraient à gauche, en exprimant son scepticisme à propos d’un accord de libre-échange agricole avec l’UE. Doris Leuthard étant la bête noire des paysans à cause de sa politique agricole, la détestation dont elle est l’objet rejaillit dans ces milieux sur tous les démocrates-chrétiens. On a également sous-estimé le facteur que représente, chez les Alémaniques, la participation du PDC à l’élimination de Christoph Blocher.

S’il n’a pas été trop difficile, dans ces conditions, à certains membres du groupe UDC de résister à l’entreprise de séduction d’Urs Schwaller, ils ont eu plus de peine à se ranger, au troisième tour, derrière la candidature de Didier Burkhalter. Le soutien apporté par le Neuchâtelois à l’engagement de l’armée à l’étranger est un casus belli dans les rangs de l’UDC. Il a fallu toute l’autorité de Christoph Blocher, mardi soir devant le groupe, pour faire passer la pilule.

Cette attitude traduit, à l’UDC, le retour à une forme de pragmatisme. «Nous avons besoin des radicaux et ce sont nos seuls alliés potentiels», récitaient mercredi matin avec une touchante unanimité dans les pas perdus plusieurs élus du parti. L’UDC compte sur le PLR pour récupérer le siège d’Eveline Widmer-Schlumpf en décembre 2011, et ce dernier renverra sans doute l’ascenseur sans trop d’ingratitude. Et, comme la cheffe du Département de justice et police ne retrouvera pas les suffrages de ceux qui l’ont élue en 2007, son sort paraît désormais scellé.

La totale incompréhension manifestée par l’UDC envers la candidature d’Urs Schwaller et la publicité qui lui a été donnée avait encore une autre raison. Les démocrates du centre se seraient peut-être résignés à l’élection d’un deuxième démocrate-chrétien, mais pour autant qu’ils puissent en attribuer la responsabilité à la gauche. Mathématiquement, Urs Schwaller était éligible avec les seuls suffrages du PDC, du PS et des Verts. Si cette hypothèse s’était concrétisée, l’UDC se serait fait un vrai plaisir de dénoncer le virage à gauche du PDC et la constitution d’un bloc de gauche au Conseil fédéral réunissant PDC, PS et Verts. Les socialistes ont bien vu le piège, d’où leur insistance à bien montrer, au nom de la transparence, que leur groupe était divisé, de façon à pouvoir faire porter à l’UDC, en cas de besoin, la responsabilité d’une élection d’Urs Schwaller.

Un autre facteur a également joué un rôle mercredi: la répulsion exercée sur la gauche, pour des raisons à la fois idéologiques et épidermiques, par la candidature de Christian Lüscher. La crainte de réussir leur coup et de voir l’avocat genevois élu au Conseil fédéral au terme d’une manœuvre dont ils n’auraient pas maîtrisé toutes les manettes a dissuadé les socialistes de jouer la politique du pire et de «faire les mariolles». Chez les Verts, enfin, devrait régner un constat d’impuissance. En l’état actuel des choses, on ne voit aucune combinaison possible qui leur permettrait de faire leur entrée au Conseil fédéral. Ils ne sont même plus capables de faire un coup médiatique comme lors des précédentes échéances.

La nette victoire du radical neuchâtelois montre que personne au parlement n’a voulu prendre de risque. L’UDC veut récupérer un siège en 2011, les autres partis entendent garder les leurs. Les leçons d’une élection